Interview : sur la route de Noé Preszow

En septembre 2020, à 26 ans, Noé Preszow publiait Ça ne saurait tarder, un EP de quatre chansons aux textes introspectifs. On les retrouve aujourd’hui dans son premier album, À nous, où il ouvre un peu plus l’éventail des thèmes abordés : famille, exil et pouvoir, surfant sur une musique à la fois urbaine et organique.
L’artiste nommé dans la catégorie « révélation masculine » aux Victoires de la musique 2021 est une promesse pour la chanson française : fort d’une plume riche et précise, il se cramponne à ses convictions.
Fin février, débarqué de Bruxelles, sa ville natale, pour une journée de promo à Paris, Noé m’attend dans l’open space chaleureux de son label, Tôt ou Tard (Vincent Delerm, Vianney, Dick Annegarn). On évoque ensemble son parcours, sa personnalité complexe et sa vision de la société. 

 

Noé Preszow

 

À la sortie de ton EP, tu disais que tu aurais dû proposer cet album il y a quatre ans. Que s’est-il passé pendant quatre années ?  

Il y a eu des périodes où j’ai eu besoin de m’éloigner de mon entourage et mon pays car je ne savais plus quel chemin emprunter. Mais en réalité, cette déclaration est surtout une réaction au report de la sortie de l’album ! Il aurait dû sortir le 12 février. Alors quand on me demande si je ne suis pas déçu de devoir attendre six semaines supplémentaires, je réponds que ça fait quatre ans que je suis prêt ! Je me suis habitué à devoir prendre du recul, à laisser le temps filer alors que les chansons sont prêtes… C’est le cas pour À nous qui est là depuis longtemps. Mais je suis content que l’album sorte maintenant : les chansons sont meilleures aujourd’hui !


Pourquoi ? 

Tout est question de point de vue, mais je trouve intéressant de les mettre à l’épreuve, c’est-à-dire de les écouter et de les jouer dans différents cadres : devant dix personnes ou bien devant une salle entière lors d’une première partie (En 2019, il fait la première partie de Vincent Delerm à La Cigale, ndlr). C’est aussi une bonne chose pour les arrangements : je m’intéresse beaucoup au son et le temps m’a permis de mieux connaître mes envies.
Et puis, j’en arrive à comprendre quelque chose des chansons. 


Qu’as-tu appris de ces chansons sur toi-même ? 

(Rires) Je n’ose pas le dire ! Les personnes qui ont écouté l’album et moi-même, nous avons remarqué qu’une chose revient souvent : le côté contradictoire. Par exemple, lorsque je chante « Parce que  mes yeux derrière, mes yeux devant, ne suffisent plus pour tracer ma route » (dans la chanson Je te parle encore, ndlr). Je ne maîtrise pas ça. En revanche, l’album s’ouvre sur À nous qui dit « Nous marcherons » et se termine par J’entends d’ici qui dit « Tu marches, tu marches ». Là, c’est volontaire. Je voulais absolument que ces deux chansons, avec cette idée de la marche, soient aux « extrémités » de l’album. Sans que l’ordre importe !

Deux sentiments cohabitent dans ma tête..

 

Justement, à propos, des liens entre les chansons… Peut-on dire qu’il y a un processus, une évolution, avec Que tout s’danse, où tu exprimes un mal-être, puis Cette route-là, où il y a une prise de conscience, suivi de Ce silence, où tu as un déclic qui te donne envie de prendre les choses en mains et, enfin, J’entends d’ici où le changement semble survenir ?

Totalement. Dans l’album, ces chansons ne sont pas dans cet ordre pour une simple question de rythme. On peut aussi ajouter Les armes que j’ai. Ces questions reviennent sans cesse : de quoi suis-je fait, de quoi ne suis-je pas fait, qu’est-ce que j’ai pour avancer ? Il y a cette alternative, « partir ou rester », qui les lie entre elles. D’ailleurs, si je devais en donner un, ce serait le sous-titre de l’album : cette question d’une route à prendre et d’une paix à faire, ou pas, la question du voyage et du déplacement. On en revient à ces expressions et ces mots qui se contredisent entre eux mais traduisent ce qu’il y a dans ma tête : deux sentiments qui cohabitent. Comme lorsque je dis “Je t’aime mais je n’ai plus d’amour” (chanson La vie courante ndlr).
Et pour ce qui est de « partir ou rester », l’album m’apprend que je ne dois pas choisir. D’un côté il y a À nous où je comprends que je suis là, j’ai les antennes bien « aiguisées » pour comprendre mon époque et mes contemporains. Et de l’autre, il y a J’entends d’ici où je comprends que j’aurai toujours besoin d’être à côté de tout ça. 


Tu utilises la musique comme thérapie ?

Je ne cherche pas à soigner tout ça mais plutôt à vivre avec. J’ai tout vécu très tôt et de manière très intense. Dès que cela a été possible, j’ai plongé dans la vie avec un grand V, sans arrogance, parce que je ne sais rien de la vie !
J’étais assez jeune, tout cela a créé des failles profondes qui me semblent irrémédiables. Mais la chanson me permet d’en faire quelque chose. Et sur ce point, le son est très important. Car je parle de ces failles sur des mélodies presque dansantes, sans que ce soit la grosse fête ! La rythmique complète bien les paroles.
Donc, la musique comme thérapie ? Peut-être ! Mais pas consciemment. Je fais de la musique uniquement parce que c’est mon obsession, j’ai envie de faire des chansons que je n’ai pas encore entendues. Cela dit, quand je découvre ma musique comme une personne extérieure, je vois bien que j’ai l’air d’évacuer des choses…


C’est notamment le cas dans À nous où tu parles d’abord des gens comme toi en disant  « On peut avoir un toit et une corde au cou, on peut avoir des droits et marcher à genoux ».

À la fin du morceau, tu parles de ceux qui vivent dans des pays compliqués en disant « À vous sans la parole, à vous le ventre vide (…) à vous derrière les grilles sous les bombardements… »
Tu te sens obligé de te justifier, sous prétexte qu’il y aura toujours pire sort que le tien ?  

Il y a un peu de ça… Mais c’est assumé. Ça fait partie de mon ADN, de ma façon de voir le monde. Il ne faut pas le voir comme un cahier des charges où je m’impose de penser un peu aux autres. Cette tension m’est naturelle… Je viens d’une famille où l’on débat beaucoup et sur tout, le débat fait partie de ma façon de penser, jusque dans mon travail. J’aurais pu écrire un texte plus carré et ne pas terminer la chanson avec cette partie « À vous ». Mais ce couplet fait partie de mon cheminement qui, lui-même, doit faire partie intégrante de la chanson. 

Certains artistes estiment que leur mission est d’échapper
au réel pour donner du rêve aux gens. Je n’ai jamais cru à ça

 

À une époque tu donnais tes démos à des artistes lorsque tu allais les voir en concert. A quels artistes ? 

Il y en a eu plusieurs, notamment Dominique A que j’ai beaucoup écouté. La première fois, je devais avoir quinze ans… J’ai toujours donné mes démos à des artistes vis-à-vis desquels je me sentais légitime de le faire car notre musique était différente. Par exemple, même si je sens un lien avec Dominique A qui relève de l’émotionnel et du musical, grâce à la pop et la new wave, je ne suis pas sa copie conforme. À partir de là, je me disais qu’a priori, ça ne devrait pas l’agacer.
Quant à la façon de faire… Disons que je ne suis pas quelqu’un d’intrusif. Je donnais mon CD à la fin des concerts, j’attendais d’être le dernier, à la fois pour ne pas déranger ceux qui demandaient des autographes et, en même temps, pour être seul… Souvent je partais avant même que la conversation entre l’artiste et moi soit finie. J’étais le premier à me barrer ! Je ne voulais pas l’importuner.


As-tu eu des réponses ? 

Jamais. Mais je n’en ai jamais attendue.  Là, on retombe sur cette histoire de thérapie… Car c’est le processus qui importait : écrire la lettre, graver le CD, le mettre dans l’enveloppe, aller au concert, profiter du concert, donner le CD et rentrer chez moi. Et voilà ! Ensuite, je passais à autre chose. C’était pour ne pas regretter mais surtout pour me prouver quelque chose… Me prouver quoi ? Aujourd’hui encore, je n’en sais rien !
J’ajoute que j’apportais mes démos à des artistes qui pouvaient être sensibles au fait de tout faire seul. C’est le cas pour Dominique A. Je me disais qu’il comprendrait ma musique, contrairement à d’autres artistes, habitués des grands studios.  Finalement, dix ans plus tard, je me dis que ça n’a pas d’importance… Une bonne chanson est une bonne chanson !


Précisément, c’est quoi, une bonne chanson ?

Il y a plein de choses… En tant que créateur, une bonne chanson de quelqu’un d’autre, c’est une chanson que j’aurais aimé écrire et composer ! En tant qu’auditeur, c’est une chanson un peu violente, qui me secoue. Dès lors qu’il y a une étrangeté, quelque chose de bizarre dans la langue… Comme chez Renaud ! Toutes ces absurdités, avec sa petite gueule… Il était le seul à pouvoir manier cette grammaire hasardeuse. Il faut quelque chose d’unique, une parole qui vienne de quelque part, et sans avoir tous les détails de la vie de celui ou de celle qui la chante, pouvoir supposer qu’il y a quelque chose de brûlant, sous-jacent. 


Pour revenir à ton album, comporte-t-il des chansons que tu avais données à un artiste, comme Dominique A, sur un CD démo ? 

Les chansons de l’album, je ne les ai jamais apportées à un artiste ! C’est important dans mon cheminement. À un moment, il y a eu un déclic. Je me suis dit : « Ça y est ! J’ai trouvé mon son, ma voix, ma personnalité. Avec cette chanson-là, il va se passer un truc. » Je ne voulais même pas que ces chansons soient entendues. J’ai juste su qu’il se passait quelque chose d’important…
Dès lors que j’ai compris que ce n’était pas à la sortie de ces concerts que tout se jouait, j’étais en paix pour aller voir tous les concerts que je voulais, les mains vides !


Noé PreszowTu avais davantage confiance en ces chansons-là…

Exactement. Autour de moi, quand j’apportais encore mes démos, on me demandait : « Tu n’as pas peur qu’on te vole une chanson ou même une phrase ? » Je répondais que non. Les artistes ont autre chose à faire… Mais inconsciemment, peut être que je le redoutais ! Car dès que j’ai écrit ces nouvelles chansons, j’ai veillé à ce que personne ne les entende !
Je n’avais pas encore de maison de disque. C’était le début de quelque chose…

 

Dans « Le monde à l’envers » tu dénonces les violences policières, les rapports de pouvoir, l’autorité. De manière plus générale, considères-tu qu’être artiste, c’est échapper à une forme d’autorité ? 

À plein de niveaux, être artiste c’est envisager sa propre vie, son propre monde et son propre fonctionnement. Alors je dirais « oui » car, forcément, le fait d’être dans un autre monde avec d’autres préoccupations, avoir le sentiment d’inventer son propre système, d’être non pas au-dessus ou au-dessous mais à côté des autres, nourrit l’illusion d’être son propre maître. Mais techniquement, je suis soumis aux mêmes règles que tout le monde : face à un policier, par exemple, je ne suis pas privilégié parce que je suis artiste. Et tant mieux ! Il ne faut pas l’être ! C’est justement parce qu’on est au même niveau que tout le monde qu’on peut écrire des chansons. Un ami de Bruxelles me disait : « Quand je rentre après 22h, je n’ai pas peur d’attraper le virus mais de tomber sur un flic » (le couvre-feu était à 22h à Bruxelles), et je suis comme lui.
D’ailleurs, la chanson Le monde à l’envers parle de la manifestation « Santé en lutte » qui a mal tourné pour deux de mes copains, mais ça aurait pu être moi ! J’étais aussi là-bas.
Certains artistes estiment que leur mission est d’échapper au réel pour donner du rêve aux gens. Je n’ai jamais cru à ça. Moi, j’ai besoin de transformer ce qui m’entoure en chanson.

Les souffrances d’aujourd’hui me touchent

 

Parlons de l’actualité, parlons Covid… En tant qu’artiste, tu ne peux pas vivre pleinement de ton métier : tu as dû reporter des concerts. Mais à côté de ça, comment la personne qui a écrit Que tout s’danse, une chanson sur le mal-être et la difficulté d’entretenir des relations, vit-elle cette période où il est devenu la norme de rester dans son coin et de ne pas faire la fête ? 

C’est la grande question… Effectivement, il y a la question des concerts. Quand certains journalistes me demandent : « C’est pas trop dur de pas faire la fête ? », je suis toujours embêté ! Car je me sens totalement solidaire de ceux qui ont des boulots compliqués et pour lesquels faire la fête libère du quotidien. Mais pour moi, c’est différent… Je me suis  confiné très jeune. En revanche, le fait de ne pas pouvoir prendre le train pour aller marcher où je veux me manque ! Et j’avais tout de même l’habitude de retrouver une bande d’amis pour passer des soirées avec une guitare, à chanter toute la nuit, sans que ce soit de grosses fêtes ! Par contre, les bistrots qui permettent de sentir la vie et la ville sont fermés et ça me manque… 


Tu es très observateur ?

Oui. C’est pour ça que les premiers instants du premier confinement, je les ai vécus comme une pause. Malgré le drame, c’était une respiration. Et je me suis dit qu’en tant qu’artiste, ce serait nourrissant. Finalement non car, même si faire la fête ne manque pas à celui qui chante Que tout s’danse, ma vie, c’est de voir la fête !


Tu parles souvent de l’exil et des frontières. Dis-moi si je me trompe mais j’ai l’impression que tu as une histoire familiale compliquée en lien à la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que tu accepterais de nous en dire un peu plus ?

J’évite de parler publiquement de cela. Et ce n’est pas par goût du mystère. Mais le sujet est trop vaste, tortueux, mystérieux et politique pour l’évoquer en quelques mots. Ce qui me touche, ce sont les luttes d’aujourd’hui, les souffrances d’aujourd’hui. Les migrants, les exilés.
Une partie du monde ignore ce qu’ils vivent, moi-même je sais trop peu de choses et dans cinquante ans, quand il y a aura des procès, les gens diront « On ne savait pas ». Concrètement, ce qui leur arrive est différent mais sous certains aspects, c’est proche de ce qu’a vécu ma famille par le passé.
Mon histoire familiale existe à travers certaines de mes chansons (« Exils », « Les poches vides ») et, forcément, à travers ce nom compliqué, ce nom malmené par l’Histoire, Preszow (prononcez « Prèchof »). Ce nom, que j’ai choisi de garder, tel quel. Un jour, j’en dirai plus. Mais pour aujourd’hui, ça me suffit…  

Noé Preszow sera en concert en co-plateau avec l’artiste Clou (même label), à La Cigale (Paris), le 18 novembre 2021. Réservations ici