Interview : Barbara Pravi met son label au pas

Reviens pour l’hiver : le titre du dernier EP de Barbara Pravi sonne comme une promesse. Promesse tenue puisqu’il est effectivement sorti au coeur de l’hiver, le 7 février. C’est son deuxième EP. Mais à bien des égards, elle considère que c’est le premier. Car il est le fruit d’une liberté artistique qu’elle a gagnée après s’être battue contre ce que voulait lui imposer sa maison de disque. À l’arrivée, cinq chansons qui respirent la sincérité, nous parlent du Paris qu’elle aime, de ses rendez-vous manqués et d’amour, forcément… De tout cela, de la place des femmes dans le monde de la musique et du reste, elle me parle lors d’un entretien réalisé dans le quartier Pigalle.

 

Barbara Pravi

 

Avant d’être chanteuse tu étais serveuse. Comment es-tu passée d’un job à l’autre ? 

Je suis devenue serveuse après avoir arrêté le droit. Autour de moi, je voyais beaucoup de serveurs, plus âgés, qui étaient artistes, des chanteurs, des comédiens… Mais ils n’allaient jamais au bout de leur rêve… Sans doute parce qu’être serveur, c’est une facilité. Tu gagnes rapidement ta vie et tu oublies que tu avais un but. J’avais cette crainte de ne pas aller au bout de mon objectif… Lorsque j’ai commencé je me suis dit qu’il ne fallait pas que ça dure. Le hasard a mis sur ma route des personnes que je ne connaissais pas, notamment un guitariste. On a fait une chanson ensemble, j’ai réalisé un clip avec des amis. À l’époque j’étais seule, je ne savais même pas ce qu’était un label. Et puis ça a marché. Le clip a comptabilisé 20 000 vues en deux jours et Capitol m’a repérée. 


Dans la chanson Pigalle tu dis « Je me rêve dans tes années folles en attendant d’être une idole ». La musique, c’est ce que tu as toujours rêvé de faire ? 

Oui. Je ne me l’étais pas formulé car ma famille n’est pas très artistique et en a peur. Aujourd’hui je comprends pourquoi… Pendant des années je ne savais pas ce que je voulais faire et quand j’ai décidé d’être chanteuse, je me suis rendu compte que c’était évident. 


Comment t’en es-tu rendu compte ? 

J’avais l’impression que tout ce que je faisais était une contrainte : le droit, l’école… Je n’étais pas douée, je me trouvais nulle. J’étais constamment dans la comparaison avec les autres, avec mes amies. Même si elles étaient mauvaises au lycée, une fois à la fac elles réussissaient, s’épanouissaient. Car elles faisaient ce qu’elles voulaient faire.
Je savais que ce qui me plaisait, c’était l’art. Je regarde beaucoup de films, j’écoute beaucoup de musique… Mais je ne m’étais jamais donné la possibilité de me dire : « Toi, tu peux faire partie de ce monde. » Ma meilleure amie m’a convaincue d’essayer et j’ai eu un déclic. Je me suis donné jusqu’à 25 ans pour gagner ma vie grâce à la musique. Un an plus tard, je signais chez Capitol.


Et là, tu as eu des désillusions… 

C’est du business ! Je pensais qu’on allait me donner la liberté d’être qui je voulais être. Dans un sens, c’est le cas : tu produis de l’art donc c’est une liberté en soi. En revanche, il y a des codes. Et si tu ne les connais pas, tu te fais bouffer. Lorsque j’ai signé, le patron du label voulait décider pour moi ce que j’allais être. Tandis que je signais en me disant qu’être chanteuse signifie composer et écrire soi-même. Faux. On a voulu m’imposer des chansons et je n’ai pu que me taire. 

“J’ai la sensation que tout le monde
a plus ou moins un avis sur les choses
sans vraiment savoir à quoi ils réagissent.”


Donc ton premier EP, Barbara Pravi (sorti en 2018), t’a été imposé ? 

Non. Il est sorti à la suite de beaucoup de compromis. Je leur ai tellement dit non qu’ils ont compris que j’étais têtue. Ils ont arrêté de me parler… J’envoyais des messages, personne ne me répondait. J’étais seule, comme si les personnes du label ne me connaissaient pas… Entre temps, j’ai fait une comédie musicale qui m’a donné un peu confiance en moi (Un été 44, ndlr), le patron a été remplacé et le nouveau a choisi de me garder alors qu’il aurait pu me virer. Il m’a laissé la liberté d’écrire et de composer. À l’époque, je travaillais avec Jules Jaconelli qui ne m’a pas donné confiance en moi. Il a composé en me laissant peu de place, en y mettant ce qu’il aimait et non mes désirs. Bien que j’adore cet EP, il est le fruit de Jules et de moi. Pas seulement de moi…
Malgré tout, ces expériences sont formatrices. Le silence, l’EP créé dans la difficulté…
Au sujet de l’EP, on se demandait : « Est-ce que ça marchera en radio ? » C’est une fausse question. Aujourd’hui, je le comprends et c’est une clé essentielle pour l’artiste que je suis.


Qu’est-ce qu’être une femme dans ce milieu majoritairement masculin ? 

Je pense que c’est difficile d’être une femme dans n’importe quel milieu à majorité masculine et encore plus dans la musique car tu es un produit, comme un shampoing. J’écris pour d’autres artistes. La dernière fois que je suis partie en séminaire pour écrire, j’étais la seule femme pour quinze hommes ! Je me suis demandé si les femmes ne se faisaient pas suffisamment entendre pour qu’on sache qu’elles existent et qu’elles ont du talent. Il n’y a aucune raison que les hommes aient plus de talent. Où est la faille ? Il faut réfléchir là-dessus…

Ce qui s’est passé aux César en est la preuve, le monde change dans tous les milieux.
Aujourd’hui le cercle s’agrandit avec des femmes. Le mouvement doit venir de la part de ceux qui occupent des postes importants, que ce soit dans les boîtes d’éditions ou les labels.
On a tous une sensibilité et, du fait d’être un homme ou une femme, notre ressenti varie. La diversité des émotions est intéressante alors pourquoi se contenter de ce que veulent raconter les hommes ? C’est d’ailleurs dingue : toutes les chansons d’amour chantées par Lara Fabian ou Hélène Ségara ont été écrites par des hommes. 

 

Barbara Pravi

Qu’as-tu pensé de la décision d’Adèle Haenel de quitter la salle lors du sacre de Roman Polanski comme meilleur réalisateur ?

Je comprends son geste, je comprends qu’une femme qui s’est fait violer ne puisse supporter ça. À ceux qui disent que c’était une réaction médiatique, je réponds que non. Cette réaction est venue dans sa chair, je pense que tout son corps s’est mis à trembler, qu’elle n’a pas senti ses jambes en se levant, qu’elle n’en pouvait plus.
Il faut écouter l’interview qu’Adèle a faite il y a 3 mois avec Mediapart. Elle y met de la pensée, de l’intelligence, de la grâce et du courage. Ce geste, aux César, était une réaction à cet interview.
Dans sa tribune dans Libération, Virginie Despentes dit : « Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire ». C’est impossible.


À la suite de cet événement, les avis ont fusé de tous les côtés. Doit-on avoir un avis sur tout ? 

On peut. Et on ne peut pas empêcher les gens d’avoir des avis. En revanche, je pense qu’il manque une pensée derrière ces avis. J’ai la sensation que tout le monde a plus ou moins un avis sur les choses sans vraiment savoir à quoi ils réagissent.
Un exemple… Sur les réseaux sociaux, une personne a posté une photo de Simone Veil avec la légende suivante : « Si elle était encore en vie, elle aurait honte et vous insulterait de décrier Polanski car c’est un film qui traite de l’antisémitisme et qu’elle a été à Auschwitz. Elle aurait envie de vous tuer. Vous n’avez pas honte ? »
Quelques mois auparavant, cette même personne avait posté sur Instagram une photo de Women Safe, une association de lutte contre la pédophilie et le viol. Il y avait marqué « Tout ce que nous vivons reste gravé dans nos corps ». C’est le paradoxe d’une société. On manque cruellement d’une pensée commune où hommes et femmes peuvent se retrouver.


As-tu participé à la marche du 8 mars lors de la journée de la femme ? 

Bien sûr. Et à cette occasion, j’ai sorti une chanson qui s’appelle Chair, un hommage aux femmes. Elle sera sur mon prochain album.


À propos de ton nouvel EP, Reviens pour l’hiver, les sonorités sont différentes du premier… 

C’est une musique qui me ressemble beaucoup plus. Parce qu’elle a été faite par moi à 99%. Chaque choix, chaque mot, chaque intonation de voix, c’est moi. Maintenant je sais ce que j’aime. 

“La musique m’aide au quotidien.
Ça peut détruire professionnellement


Tu parles souvent de Paris dans tes chansons. Paris t’inspire ? 

Je suis née à Paris, j’y ai grandi. Donc Paris, c’est mon quotidien visuel et sensoriel. Mais je ne me dis pas que j’utilise Paris car je ne me rends pas compte de la manière dont les choses arrivent. 


Qu’as-tu voulu raconter dans cet album ? 

Je parle d’amour, de confiance en soi, de Pigalle, qui est une histoire fantasmée. Ce sont des chansons sorties de manière naturelle, sans y avoir pensé. En revanche, sur mon prochain album il y a des sujets importants comme Chair. Ou un morceau sur ma grand-mère qui a la maladie d’Alzheimer et est en train de mourir. Là, c’est important donc je sais au préalable de quoi je vais parler. 


Barbara PraviEn quoi ce deuxième EP est-il différent du précédent ? 

Par la force des choses, en grandissant, je raconte autre chose. Tout est différent, rien n’est semblable. Même ma voix. En studio, pour que la voix soit parfaite, on chante le couplet. On coupe. On chante le refrain, etc. Là, j’ai tout fait en une prise, contrairement à ce que j’avais fait lors du premier EP. De ce fait, je trouve que le précédent n’a aucune émotion, même si je l’aime. C’est le premier EP d’une débutante, quelque chose de nécessaire pour grandir. 

 

Tu parles de confiance en soi. Aujourd’hui, où en es-tu ?

Ça va ! Je crois que c’est une quête permanente. Cela s’acquiert avec le temps. C’est comme un vase que l’on remplit petit à petit. J’ose espérer qu’à la fin de ma vie je n’aurai pas de regret.

La musique, ça aide ? 

Ça aide autant que ça peut desservir. Une jeune femme comme moi, qui arrive dans un label, et n’a ni chance, ni le courage, ni les épaules que j’ai eus, ça peut la détruire. Donc je ne sais pas… Ça m’aide au quotidien. Ça peut détruire professionnellement. 


Dans la chanson Personne d’autre que moi, tu parles de masques derrière lesquels on se cache. Qu’as-tu voulu dire ?

J’ai le sentiment qu’il y a peu de vérité, de profondeur, quand on rencontre les gens. C’est souvent plat, superficiel. En comparaison, j’ai l’impression d’être toujours à vif et vraie dans ma façon de me présenter. Je me suis rendu compte que je ne retrouvais pas la même vérité en face. La chanson parle de ça, du fait que je n’ai rien à cacher et que je l’assume.

 Si les autres ne te regardent pas, tu n’existes pas

 

Tu as besoin d’écrire sur ce que tu connais. Comment fais-tu lorsque tu écris pour les autres ? Je pense à Yannick Noah, à Julie Zenatti…

C’est un exercice particulier. Julie Zenatti est une amie. Elle me raconte sa vie, je l’écoute et je lui propose des textes. Mais elle écrit aussi, donc ça s’apparente plutôt à un échange. Je n’ai pas l’impression d’écrire pour, mais avec elle.
Yannick Noah, je ne le connaissais pas. Quand tu ne connais pas une personne, tu te fies à ce que tu ressens d’elle. Et tu n’es pas sûr de viser juste. Ma façon de faire consiste à puiser dans mes émotions qui sont universelles, mais suffisamment précises, pour que ce soit ce que j’imagine de l’autre. Je m’inspire de ce que je perçois de la personne.

 

Tu as besoin de les rencontrer ? 

C’est mieux. Je trouve que l’inverse n’est pas valorisant pour la personne qui reçoit la chanson. C’est même vulgaire. Si je reçois une chanson de quelqu’un que je ne connais pas, je ne l’écoute même pas. C’est tellement difficile d’écrire et d’être juste que c’est impossible d’écrire pour quelqu’un que tu ne connais pas. 


Tu pourrais chanter une chanson écrite pour quelqu’un d’autre ? Barbara Pravi

Je le fais car je co-écris beaucoup. J’aime partager. Je pourrais recevoir une chanson mais je sais précisément ce que j’aime, ce que je veux et mes nuances de sentiment pour que la chanson ne soit pas écrite exclusivement pour moi. Si tu écris pour Florent Pagny ou Calogéro, tu fais une chanson pour Florent Pagny et une chanson pour Calogéro. J’aimerais avoir ce respect. Qu’on ne puisse pas envoyer la chanson à quelqu’un d’autre si je la refuse. 


Pour qui aimerais-tu écrire ?

J’adorerais écrire avec Florent Pagny car ça bouclerait la boucle. J’avais fait ses premières parties (En 2018, ndlr). Ça me ferait plaisir… Sinon, je suis désireuse de rencontrer les gens, je n’ai pas d’idée en particulier !


Dans tes chansons, il y a souvent un rapport aux autres : ton grand-père, ta grand-mère, des rendez-vous manqués avec d’autres personnes… Tu as besoin des autres pour écrire ? 

Je ne m’étais jamais posé la question… Mes grands-parents occupent une place importante dans ma vie. Ma grand-mère, notamment :  elle est malade depuis longtemps. Je porte sur elle mon regard de petite fille qui ne la connaît pas. On a besoin des autres pour exister. Si les autres ne te regardent pas, tu n’existes pas. Pour écrire j’ai besoin de matière et cette matière, je la trouve dans les émotions que les autres me procurent. La joie, la tristesse, la peur… Ce sont les autres qui déclenchent ces émotions.


Ils t’aident à te donner une vision de toi ? 

Oui. Lorsqu’il n’aime pas ce que je fais, mon meilleur ami me le dit. Toujours. C’est une chance donc je l’accepte. Lorsque quelqu’un que tu aimes et en qui tu as confiance te dit les choses, tu l’écoutes : ça te permet de progresser. 

 

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