Pascal Obispo : « L’art n’a rien à voir avec la célébrité »

 Au confluent de la Seine et de l’Oise, la jolie ville de Conflans-Sainte-Honorine s’apprête à applaudir Pascal Obispo. En ce samedi hivernal, il est à l’affiche du Théâtre Simone Signoret. Une parmi les 49 dates que compte sa tournée 2019 qui lui fera sillonner la France et le mènera en Suisse et en Belgique. Aux alentours de 16h30, avant de rejoindre son groupe pour les balances, Pascal Obispo prend le temps de répondre à quelques questions… Canapé noir, table basse : la loge est simple, l’accueil chaleureux. Le deal est d’échanger sur ses collaborations, ses goûts artistiques et son nouvel album (Obispo, sorti le 12 octobre 2018 chez Universal). Au fil de la discussion, on croise du beau monde : Benjamin Biolay, Paul McCartney, Philippe Pascal, Alain Souchon… Et un invité surprise : Emile Ajar ! 

Pascal Obispo

Pascal Obispo en concert au théâtre Simone Signoret de Conflans-Sainte-Honorine

Vous avez écrit une partie de votre dernier album. Qu’est-ce que ça change de faire soi-même ce travail d’écriture ?

Pour moi, c’est un gage de précision par rapport à ce que l’on veut dire. Je n’ai pas à demander à un auteur de réfléchir sur ma vie, mes idées, mes pensées et mes goûts. Je le fais seul et c’est mieux ainsi : je gagne en clarté et en précision. Les références culturelles et philosophiques sont plus nombreuses.

J’en déduis que cela vous plaît. Allez-vous continuer à le faire ?

On ne sait jamais ce que nous réserve l’avenir ! Disons que pour l’instant, c’est comme ça.

Pouvez-vous nous parler de la chanson Vincent pleure ? A-t-elle été écrite à la suite d’une rencontre ?

Au merchandising de mes concerts, on peut trouver un livret, un « mook » que j’ai écrit. J’y raconte l’histoire de mes chansons. Concernant Vincent Pleure, ce pourrait être une chanson sur Vincent Van Gogh… Elle parle de cette reconnaissance que les personnes ont parfois du mal à obtenir durant leur vie.

Faut-il y voir quelque chose de personnel ?

Quand on fait des chansons, elles ont forcément quelque chose de personnel… On est forcément concerné… À 100% ou à 0,003 %…

La chanson Universelle solitude formule une critique de notre société et de son addiction aux écrans. Est-ce un regard extérieur que vous portez là ou vous sentez-vous concerné ?

Je suis évidemment concerné car j’ai participé à l’évolution des réseaux sociaux. Dès le début, on était sur MySpace puis sur Facebook. Originellement, c’était un monde merveilleux : on avait accès à la culture et à plein d’autres choses qu’on ne voyait pas avant. Tout ça a conduit à une accélération des échanges : aujourd’hui on peut se parler rapidement alors qu’hier, il fallait laisser un message sur le répondeur. Mais c’est devenu trop addictif.

C’est dangereux selon vous ?

On peut toujours tenir un discours passéiste, dire que c’était mieux avant quand on se voyait, quand on allait dans les bars pour rencontrer des gens au lieu d’être en face de cinq personnes qui regardent leur téléphone. C’est vrai qu’avant, on partait pour l’aventure . Aujourd’hui, l’aventure est à portée immédiate… Alors la dangerosité, elle existe peut-être à long terme… Peut-être les relations interpersonnelles sont-elles menacées ? En attendant, ce qui est dangereux, c’est que l’on mette systématiquement en exergue une infime minorité de personnes, celles qui sont mal dans leur peau et véhiculent de la haine. Alors que cette infime minorité ne reflète pas la pensée majoritaire ! Je prends un exemple : quand je fais un concert, il y a à peu près 1% de gens qui disent des méchancetés. Et c’est de cela que les médias vont choisir de parler ! Dire du bien ou parler de la beauté des choses, ce n’est pas très vendeur…
On assiste à un changement de comportement, de vision d’être, au démantèlement progressif de la beauté. Avant, les jolies choses, la beauté des albums, ce qui fait rêver, tout cela était mis en avant. Maintenant c’est le contraire : l’aspect négatif prime. On monte en épingle pour mieux détruire. On ne parle plus de la somme des belles choses. C’est en ce sens que je trouve les réseaux sociaux dangereux. Ils relaient la presse people composée de hyènes qui veulent juste gagner de l’argent.

Pascal Obispo

Pascal Obispo en concert au théâtre Simone Signoret de Conflans-Sainte-Honorine

Vous avez confié la moitié de la réalisation de l’album à Benjamin Biolay. Est-ce que vous êtes intervenu dans son travail ?

Non. Je voulais une autre vision. Je voulais quelque chose qui soit mieux que ce que j’aurais pu faire. Et c’est ce qui s’est passé. Je n’aurais pas été capable de faire les choses à la manière de Benjamin. Sa méthode est assez « Pollockienne » (du peintre Jackson Pollock, ndlr) ! Disons qu’il jette les sons, les accumule, les reconstruit. Comme un sculpteur, il les prend, les remodèle… C’est assez particulier et à l’arrivée, c’est super. Benjamin est un super artiste qui fonctionne avec les émotions que l’on a.

Beaucoup d’autres personnes ont travaillé sur cet album :  Calogero, Christophe, Isabelle Adjani… Y a-t-il des personnes auxquelles vous avez fait une proposition et qui ont refusé ?

Personne n’a refusé. Je peux remplir un album avec des gens que j’aime.

Et y a-t-il des absents dont vous auriez souhaité qu’ils soient là ?

Bien sûr ! Comme Paul McCartney… (il rigole)

Paul McCartney, c’est de l’ordre du rêve ?

C’est surtout quelque chose d’impossible ! Mais ça aurait été bien de l’avoir sur la chanson A Forthlin Road, balançant quelques phrases à la fin…

C’est une chanson sur Paul McCartney et John Lennon (en duo avec Calogero). Quelle place ont-ils dans votre culture musicale ?

Celle du numéro un ! Comme la plupart des groupes de rock, celle d’inventeur…

Il y a une autre chanson, sur Laurent Voulzy et Alain Souchon cette fois : Les chansons de Voulzy et Souchon. Vous avez confié l’avoir écrite après l’enterrement de Johnny pour leur dire que vous les aimez. Ont-ils réagi ?

Oui. Je les ai eus au téléphone. Ils étaient touchés. D’ailleurs j’ai enregistré le message d‘Alain sur mon répondeur et je me suis dit que j’allais m’en servir pour le spectacle. Au début de la chanson, c’est lui qui parle !

Vous citez énormément d’artistes dans cet album, quel est celui qui a eu le plus d’importance ?

Philippe Pascal. C’est celui qui m’a donné envie de faire de la musique avec son groupe Marquis de Sade, à l’époque, à Rennes. C’était le groupe phare, comme les Beatles à Liverpool. C’était notre référence quand on avait quinze ans. On a tous fait des groupes car il y avait Marquis de Sade. Donc Philippe Pascal et Franck Darcel, les deux leaders.

Vous avez travaillez avec lui sur cet album…

Et je me suis dit : « Maintenant je peux arrêter la musique, j’ai réalisé mon rêve d’adolescent, j’ai fini le cycle ! »

Vous avez été surpris de la manière dont vous avez travaillé avec lui ou c’est ce à quoi vous vous attendiez ?

Je le connaissais, on avait déjà fait quelques trucs ensemble. Ce qui m’a plutôt surpris, c’est qu’il accepte ! Il l’a fait quasiment tout de suite. Il a fallu qu’il écoute la chanson avant. Aucun des artistes qui sont venus ne l’a fait par copinage. C’était parce qu’ils aimaient le projet que je leur proposais.

Dans la chansons Allons-en fan vous citez une partie des groupes ou chanteurs qu’il faut avoir écouté au moins une fois dans sa vie. Selon vous, quelle chanson faut-il écouter de Oasis  ?

Rock ’n’ roll star !

Les Clash ?

London calling, évidemment.

Marquis de Sade ?

Conrad Veidt.

Les Rolling Stones ?

Là, on est face à un monument… J’en choisis une récente car toutes les autres, on les connait : Anybody seen my baby ?

Serge Gainsbourg ?

Manon.

Police ?

The bed’s too big without you. Pour ne pas citer Message in a Bottle ou Roxanne.

Rammstein ?

Mutter.

Alain Souchon ?

Et si en plus y’a personne.

Les Beatles ? 

Free as a bird parce que c’est une chanson recomposée. C’est impressionnant.

Vous citez énormément d’artistes que vous aimez. Mais l’un d’entre eux n’est pas présent : Emile Ajar (*). A-t-il une influence sur votre travail ?

C’est intéressant… Je crois qu’il est toujours présent. Car je suis très admiratif des gens qui arrivent à vivre de leur art sans que l’on sache qui ils sont. C’est fantastique. Je pense que la célébrité a quelque chose qui ne va pas forcément bien avec l’art. La célébrité, ça détruit. L’idéal, c’est d’ « Emile Ajariser » l’histoire. Ou de la « Daft Punkiser ». De ne pas y être tout en faisant la musique qu’on aime, pouvoir aller chercher son pain le matin, faire ses courses, amener ses enfants à l’école, tout en vivant de son art. Mais maintenant, pour vivre de son art, il faut être célèbre. Et ça, c’est terrible.

Cela vous agace ?

L’art n’a rien à voir avec la célébrité. L’art, c’est de l’émotion que l’on projette. Ce n’est pas parce que l’on projette de l’émotion que l’on doit automatiquement être livré à la célébrité. C’est vraiment de l’émotion brute. Oui, je me dis que j’adorerais être Emile Ajar, juste pour ça. Même si l’histoire se finit mal…

 

(*) : Emile Ajar, de son vrai nom Romain Gary, né en 1914 et mort en 1980, fut romancier, diplomate, aviateur, résistant, scénariste et réalisateur. Il est connu pour avoir mystifié le monde littéraire en signant plusieurs romans sous pseudonyme. Il est le seul romancier à avoir reçu le prix Goncourt (le plus prestigieux des prix littéraires français) à deux reprises : l’un sous le nom de Romain Gary, l’autre sous le nom d’Emile Ajar. La Promesse de l’aube, film sorti en 2017 (avec Pierre Niney), retrace sa vie d’une stupéfiante richesse.

 

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