Entretien avec Charlie Winston

Charlie Winston a sorti son cinquième album, As I am, ce vendredi 30 septembre 2022, à cette occasion nous l’avons rencontré afin qu’il réponde à nos questions sur ce dernier. Rencontre :

Bonjour Charlie, comment te sens-tu à l’annonce de la sortie de ton nouvel album ? Stressé, heureux, excité, anxieux ?

Je ne suis pas très proche de mes sentiments, j’ai l’habitude d’être toujours un être libre. Mais ce matin, j’ai fermé les yeux et je me suis demandé ce qui est en train d’arriver … Je pense qu’il y a un peu tout ce que tu as mentionné. Après 4 albums j’ai réalisé que ce genre d’émotions existaient mais avant je ne les remarquais pas. Avec la tournée qui arrive c’est un peu stressant, il y a beaucoup de choses dont le choix de l’équipe. La semaine dernière j’étais avec mon groupe pour jouer et c’était chouette, donc j’ai hâte de commencer les concerts. Il y a beaucoup de choses à faire entre la sortie de l’album et la tournée mais c’est le boulot, j’espère avoir l’habitude maintenant même si c’est un renouveau à chaque fois.

Comment s’est passée la préparation de cet album ? As-tu commencé il y a quatre ans à la sortie du dernier ? As-tu commencé plus tard avec un élément déclencheur ?

A la fin de la précédente tournée, en fin 2019, j’étais prêt à commencer le prochain album. J’ai commencé à écrire début 2020 dans mon studio, j’ai fait des chansons en collaboration puis il y a eu la COVID, le monde était fermé et pour moi c’était parfait car c’est exactement ce que je voulais faire. J’étais très heureux de passer du temps chez moi avec une vie simple. Pour cet album, je voulais quelque chose de très profond, intime, fragile et avoir plus de vulnérabilité dans ce qu’il dégagerait. Les mots devaient compter, la poésie est très importante pour moi. Tout le monde me demandait si j’allais faire un album en français et je répondais « peut-être », mais je suis plus à l’aise dans ma langue, surtout pour un album plus intime. J’écris les chansons pour la poésie et c’est quelque chose qui me donne beaucoup de plaisir. Si je chante en français, pour le moment, quelqu’un devra écrire les paroles pour moi alors que c’est une part du métier que j’aime bien.

As-tu cherché à suivre un fil conducteur pour cet album ou est-ce venu pendant l’écriture ?

Pendant 2020 j’ai écrit, j’étais seul et mon fil conducteur était de suivre le chemin. Le schéma allait forcément quelque part mais la base était de ne pas avoir de prévisions. Le but était d’écrire des choses que j’aime et qui me touchent.

Je crois que tu avais une vingtaine de titres lors de la préparation de l’album, comment s’est passé le choix des quatorze ?

J’avais même 25 titres ! Le choix s’est passé avec Vianney, il a choisi les chansons qu’il aimait bien. Parfois nous n’étions pas d’accord, il n’était pas toujours très enthousiaste envers les chansons que moi je préférais. Il a parfois été difficile de laisser ces titres de côté, mais en même temps on en a chose beaucoup et il était vraiment très enthousiaste pour les titres qu’on a travaillés ensemble. Je voulais une bonne énergie pour toute la création de l’album avec lui dans son studio. On ne voulait pas stagner donc Vianney a proposé les chansons, moi j’ai ajouté d’autres choses et on était content avec tout cela.

Tu te questionnes beaucoup sur nos modes de vie, nos façons d’être, les changements envisageables — c’est quelque chose qui te parle particulièrement ?

Pendant Square 1, j’ai commencé une psychothérapie à cause de douleurs dans le dos qui étaient finalement psychosomatiques. J’ai réalisé que je devais m’examiner. C’était une nouvelle façon de me regarder. A la fin de la précédente tournée, le sentiment était plus profond de vouloir changer de perspectives, de paradigmes. Shifting Paradigms était la première chanson que j’ai écrite ; c’était une déclaration de mon envie d’avoir une nouvelle vision sur ma vie. J’ai examiné beaucoup de choses avec l’intention d’identifier ce que j’aime, ce qui marche pour moi, ce que je n’aime pas. C’est comme une cave, un sous-sol ce qu’on nomme l’inconscient : la maison c’est comme la conscience, nos habitudes, on organise tout consciemment, et à la cave on jette avec les cartons et les choses qui ne marchent pas bien tout ce qu’on n’aime pas ou qu’on veut oublier. Avec la psychothérapie, on prend une torche et on examine étape par étape ce qu’il y a dans l’inconscient pour arranger tout ce qu’il y a dedans. J’ai décidé de faire cela pour moi mais aussi pour mes enfants car c’est trop facile de donner le mauvais exemple aux enfants. Si je veux qu’ils prennent de bonnes habitudes je dois aussi les prendre.

J’imagine que placer des mots sur tout cela aide aussi à comprendre ce qui s’y cache ?

Oui, l’écriture a été le résultat de ce processus. Beaucoup de chansons parlent de cela. Ecrire ce qu’on ressent aide à comprendre.

Dans tes nouveaux choix de vie il y a désormais cette vie en France ? Es-tu heureux de cette nouvelle vie à la française ?

Exile était vraiment une déclaration d’accepter ma vie ici, pas seulement parce que c’était difficile mais aussi parce que je parle de l’exile qu’il y a aussi dans mon esprit à cause de mon enfance etc. J’aime ma vie en France, j’en suis très heureux. Je suis très investi dans ma famille donc ça marche très bien, les enfants parlent franglais d’ailleurs. En plus la France est très jolie…

Tu parles aussi de liberté, de lâcher prise comme dans Open My Eyes ? Comment en es-tu venu à t’interroger là-dessus ?

Le lâcher prise est très important même si c’est difficile à faire dans la vie. Cette chanson parle des relations inter-dépendantes et non co-dépendantes. La co-dépendance c’est quand on a besoin d’être validé par les autres, c’est négatif ; alors que l’interdépendance c’est positif, si on aide les autres à être bien cela aura aussi des répercussions sur nous en bien. C’est facile de tomber dans la co-dépendance dans les relations et moi j’étais conscient de vouloir l’inverse, le positif avec ma femme par exemple. L’écoute est une opportunité de pratiquer les bonnes façons de parler ensemble, de ne pas se manger, d’exploser … Open My Eyes est une déclaration pour ma femme pour lui dire que je l’ai choisi donc que je suis ouvert à apprendre d’elle et ouvrir les yeux. L’intention est de me comprendre moi-même pour pouvoir comprendre les autres et cela est aussi interchangeable. Être compris passe d’abord par la compréhension de l’autre. Si je veux l’aide de quelqu’un je dois d’abord être préparé à offrir mon écoute. Le but pour moi c’est que chacun devrait être un modèle pour les autres si on veut changer le monde. Pour changer, je dois être préparé à aussi lâcher prise ,mais cela est dur car chacun veut être correct, on se met un poids pour ressembler à celui qu’on voudrait être.

Il y a quelque chose très vivant, très organique dans tes chansons, c’est quelque chose que tu cherchais ?

Oui, ça me ressemble d’avoir aussi quelque chose de léger. Pour la scène c’est aussi nécessaire, je ne veux pas faire lever les bras au public seulement sur Like a Hobo et In your Hands. Il est important d’avoir des chansons qui célèbrent la vie comme Letter of My Future Self par exemple. Cette chanson est une célébration de ma vie et une preuve que le temps ne fait pas bouger les choses en soi. Quand on a vingt ans et quand on a trente, ou quarante ans, on est les mêmes personnes. Le présent est le plus important, ce n’est pas l’âge qui doit nous définir. Le présent nous fait décider ce qu’on veut faire. La COVID était ainsi profitable car j’étais plongé dans cette philosophie, c’était une époque qui désormais est intéressante : tout le monde était réflexif, se posait des questions, et maintenant que la vie recommence, tout le monde veut vivre, oublier ; mais quelque chose a-t-il vraiment changé ? Moi je pense, je suis dans le souvenir de ce moment pour poser des questions : est-ce que tu as suivi tes rêves que tu as eus pendant ce moment ?

Le Charlie dans cette chanson est plutôt heureux, comment se voit-il en 2063 ?

Peut-être très heureux (rires…), encore plus heureux je l’espère, car la révélation que j’ai eue pendant cette période était de réaliser que le bonheur était toujours disponible, toujours là, même si on souffre. Avec cette réalisation, je me rends compte que même si j’ai des douleurs, que je suis maussade je peux choisir le bonheur. Le bonheur est l’état naturel pour les humains c’est pour cela que les enfants sont toujours heureux, chaque jour. C’est l’enfant qui m’apprend car il a le monde pour lui. Il faut garder une part d’enfant en soi.

Tu parles aussi de l’environnement, on l’entend dans All that we are entres autres, mais aussi dans tes collaborations passées, sur tes réseaux sociaux, as-tu peur du monde dans lequel on vit à ce niveau ou penses-tu qu’il y a quelque chose de positif aussi derrière ?

Ce sont les deux, ça dépend mon humeur, le jour, mon regard. Je ne suis pas inquiet car c’est naturel, les hommes aussi sont naturels. Je suis réaliste, mas optimiste aussi. La planète est comme un corps, c’est possible que quelqu’un n’ait pas le meilleur corps, sportif, beau, que l’on peut souhaiter mais il est possible de l’exercer, de le travailler. La planète est notre maison, oui on détruit beaucoup de choses, mais on doit encore y vivre, et ce avec de la bonne humeur. C’est le même concept qu’avec le bonheur. Je suis un peu inquiet pour le futur, pour mes enfants, les températures, les tempêtes … mais ça va aller, tout peut encore changer.

Malgré des sujets assez durs parfois dans tes paroles on retrouve toutefois une lumière d’espoir, de positivité ou de joie ? C’est quelque chose que tu souhaitais ? Amener le positif ?

Oui, c’est vrai, c’est une bonne réflexion. Pour moi, une chanson commence par un sujet puis il doit y avoir un moment de réalisation, de réveil pour voir les choses sous un autre angle. Je pense que ça vient du fait que j’aime les histoires, ça donne une arche : je finis avec le positif car je commence avec quelque chose de plus négatif.

Tu collabores avec Vianney pour la création de cet album ? Comment vous êtes vous rencontrés ?

Ici, même dans les studios de Tôt ou Tard quand le directeur nous a conseillé de nous rencontrer. Au début c’était pour faire 2-3 chansons ensemble mais Vianney avait écouté toutes mes démos donc finalement il souhaitait faire l’album avec moi. Finalement c’était évident car on avait une très bonne complicité.

D’après toi, que vous êtes vous apportés mutuellement ?

On a tous les deux une passion pour les chansons, la musique mais aussi la vérité, on cherche des messages vrais que nous pouvons exprimer. Vianney m’a apporté la luminosité et moi la part d’ombre. Pour lui ce n’était pas toujours confortable car j’étais trop dark, c’est l’anglais en moi (rires…). Il y a des moments où il voulait quelque chose de trop lumineux mais pour moi c’était trop de soleil même si j’habite dans le Sud. De même pour lui lorsque je voulais faire quelque chose de plus sombre il me disait que c’était trop. Cela donne un très bon équilibre à l’album de ne pas trop aller dans les extrêmes.

Et justement dans Shifting Paradigms vous parlez de changer de paradigme ? Pour toi, comment y arrive-t-on ?

Par l’examen et la compréhension de soi. La première chose est de penser, à la vie, à ce que l’on veut faire mais cela peut se faire sans la conscience de notre pensée. Ensuite, on réalise qu’on a un filtre devant les yeux et on peut alors se demander si ça donne la vision du monde que l’on veut. En 2020, j’ai regardé mon filtre et j’ai souhaité le changer comme sur une photo : je ne veux pas ce plan serré, trop petit, je veux quelque chose de plus large ou tout simplement un autre angle avec d’autres paramètres. C’est ainsi qu’on change lorsqu’on comprend les filtres. Un paradigme est un filtre, on peut voir le monde en bleu et dark pour toute la vie sans le réaliser. Avec l’examen et la compréhension on peut réaliser qu’il y a d’autres choses.

Le changement de filière rejoint finalement la passage de l’ombre à la lumière dont on parlait tout à l’heure et qu’on retrouve dans Echo, ce moment où tu parles de « sortir de cette grotte dans la lumière » ? Les paroles font-elles écho à l’Allégorie de la Caverne de Platon ?

C’est comme dans le Truman Show, Echo c’est le même moment où Jim Carrey se trouve dans le bateau, il cherche la porte, exactement la même chose avec Platon et sa caverne… La chanson est vraiment un hommage à cette histoire. A un moment je dis :
« Walking up to the place where the sun light
Meets the darkness that sheltered my eyes »
Je me demandais comment j’allais me sentir à ce moment là, quand le soleil, la lumière allait m’approcher : si j’allais accueillir cela les bras ouverts ou non…

Unconscious clôt l’album ? Elle clôt aussi tes peurs ?

En partie, le plus important est le détachement entre le je et le moi. Le moi représente les illusions, l’enfant en moi qui veut en garder. Si je garde cette partie je peux être plus libre et je voudrais cela…

Tu communiques beaucoup avec tes fans via ta newsletter c’est quelque chose que tu apprécies ?

C’est important pour moi car sur les réseaux sociaux changent souvent les règles de partage alors que par email c’est une lettre, c’est direct, je peux écrire naturellement. Sur les réseaux il y a un format, plus de monde alors que là les gens sont plus privés, si les gens sont là c’est qu’ils veulent écouter ce que je veux leur dire.

 

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