La musique n’améliore pas ta mémoire. Elle est ta mémoire.

Photo de Konstantin Dyadyun sur Unsplash
Photo de Konstantin Dyadyun sur Unsplash

Il y a quelques semaines, j’entends Paranoid Android de Radiohead dans un bar à Montréal. Pas spécialement fort, pas spécialement bien diffusée. Et en l’espace de trois secondes, je suis à Paris, debout dans la fosse de Bercy, en 2012, avec la sensation exacte de l’air de ce soir-là dans les poumons.

Ça ne s’explique pas vraiment. Ou plutôt si, ça s’explique, mais l’explication ne suffit pas à rendre compte de ce que c’est de vivre ce moment.

Ce que les chercheurs en neurosciences ont établi depuis longtemps, c’est que la musique et la mémoire empruntent des chemins très proches dans le cerveau. L’hippocampe, qui gère la formation des souvenirs, et l’amygdale, qui traite les émotions, s’activent ensemble quand on écoute de la musique chargée de sens. Le résultat : les souvenirs encodés avec une bande-son sont souvent plus stables, plus précis, plus faciles à retrouver que les autres. Ils ont une texture que les autres n’ont pas.

Pour quelqu’un comme moi qui tient ce site depuis plus de dix ans et qui a rempli des carnets de concerts, ça change la façon dont je pense à ce que je fais. Chaque concert que j’ai vu n’est pas juste une date dans un agenda. C’est une chanson qui joue en boucle dans ma tête à chaque fois que quelque chose me la rappelle. Arcade Fire à Rock en Seine, c’est l’odeur de l’herbe mouillée et une chemise qui colle à la peau. PJ Harvey à la Philharmonie, c’est le silence dans la salle entre deux morceaux, si lourd qu’on aurait pu l’entendre tomber.

Ce qui est fascinant, c’est que ça marche dans les deux sens. La musique ancre les souvenirs, mais les souvenirs transforment la musique. Une chanson que tu connais depuis vingt ans change complètement le jour où tu l’entends dans le contexte exact qu’il lui fallait. Après ce soir-là à Bercy, Creep n’était plus tout à fait la même chanson. Elle avait pris du poids.

Je pense souvent à ça quand je vois des gens qui vivent les concerts le téléphone à bout de bras. Je comprends l’envie de garder une trace. Mais ce qu’on ne dit pas assez, c’est que le cerveau, lui, enregistre déjà. Pas en vidéo, pas en photos, mais en quelque chose de bien plus tenace : une émotion attachée à un son, pour des années.

Le meilleur conseil que je puisse donner pour utiliser la musique comme outil de mémoire, c’est paradoxalement de ne pas y penser. D’être là. D’écouter vraiment. Le reste se fait tout seul.