Entretien avec le chanteur de folk anglaise, Jonathan Jeremiah

Mardi 2 octobre 2018. Je suis installée dans le salon de l’hôtel Alba à quelques pas de la rue des Martyrs. L’Anglais Jonathan Jeremiah arrive, look passe-partout, une guitare sur le dos : « Hello, nice to meet you ». Il a l’air en forme après une journée passée à visiter la capitale. J’ai droit à une demi-heure d’interview. Souriant, détendu et plein de sincérité, il s’exprime sur son attachement à la musique dénudée d’artifice, sur ses goûts et ses inspirations qui vont de la folk à la chanson française. Entre autres choses.

JONATHAN-JEREMIAH

Tu viens de sortir ton quatrième album, Good Day, comment travailles-tu ?

Je travaille comme une chouette ! Ou comme un renard ! En fait, je suis une personne très nocturne. Je suis particulièrement productif au milieu de la nuit. L’inspiration commence à me venir en fin de journée, une fois que j’ai pris le temps de faire ce que j’avais envie de faire dans l’après-midi. Par exemple, aujourd’hui, j’ai joué au touriste, je me suis promené sur les Champs-Élysées. Ce soir, je vais retrouver le quartier du Marais où je suis installé et, ensuite, tout mettre sur papier.

Tu es donc inspiré par tout ce que tu vois dans la journée…

J’observe tout. Et notamment le comportement des gens. Par exemple, aujourd’hui, j’ai vu des touristes sauter et j’ai trouvé ça étrange… Je vais sans doute m’en inspirer pour les paroles d’une chanson qui pourrait s’appeler Star Jumps ! 

Ça s’est passé où, cette histoire de touristes qui sautent sur place ?

Devant l’Arc de Triomphe. J’ai vu des touristes se faire prendre en photo alors qu’ils étaient en train de sauter. C’est ce genre de petites choses sans importance que j’aime utiliser.

Pour toi, la musique c’est quelque chose de sérieux ou de divertissant ?

C’est surtout quelque chose centré sur l’émotion. Pour moi, la musique est une affaire de sincérité et cette sincérité, je la retrouve dans les ballades. À la fin des années soixante, James Taylor ou Carole King écrivaient ce type de ballades pleines d’émotion. J’ai toujours été beaucoup plus attiré par ça plutôt que par Van Halen et toutes ces chansons qui te disent de sauter et de danser. Je n’ai jamais été tellement dans ce genre d’énergie, tu sais… J’étais plutôt dans quelque chose de très subtil, dans les eaux calmes.

Tu cites James Taylor et Carole King. Quelle influence ont-ils exercée sur toi ?

J’aime beaucoup la manière dont ils expriment leurs sentiments. Ça semble très honnête, en marge de la mode. On a l’impression qu’ils chantent comme ils auraient pu chanter il y a un siècle, naturellement, en se contentant d’un piano ou d’une guitare. Je n’ai pas d’appétit particulier pour la musique à la mode aujourd’hui mais qui n’aura plus aucun intérêt demain. Je fonctionne de la même manière avec les fringues. Regarde ce que je porte ! Ce sont les mêmes vêtements depuis 10 ans ! Je sais qui je suis, je sais ce que j’aime : les choses intemporelles, qui durent et que l’on peut conserver longtemps… 

Tu es anglais…

(il me coupe) Je suis anglais mais mon père est à moitié indien. Il a grandi près de Calcutta. Avec toute sa famille, il est venu à Londres par bateau. Ma mère, elle, est Irlandaise. Donc je suis anglais mais je suis l’aboutissement de plusieurs métissages. Et c’est cool.

… mais l’une de tes chansons s’intitule U-Bahn, ce qui signifie « Métro » en allemand. Pourquoi avoir choisi cette langue ?

Il y a quelque chose de génial quand tu es musicien : tu joues dans plein de salles et de villes différentes. Tu vas à Paris, tu vas à Berlin, tu vois des endroits différents, tu visites, tu multiplies les expériences de vie. Sauf qu’à la fin, tu es un peu perdu… Cette chanson nous parle un peu de ça, du fait de se retrouver perdu dans un train. Et de ressentir le manque de quelqu’un. C’est simple comme une chanson d’amour.

Les villes sont-elles pour toi une source d’inspiration ?

Oui. D’ailleurs, dans mon premier album, il y a une chanson qui s’intitule Happiness. Cette chanson, c’est la première chanson que j’ai écrite et elle est inspirée du temps que j’ai passé à New York puisque j’y ai vécu pendant près d’un an. Pour moi, à New York, tu es comme dans un vieux film. New York me fait penser à Taxi Driver, Mean Streets, Brewster’s Millions et tous ces films où l’on voit les fameux taxis jaunes. Amsterdam, c’est différent, c’est comme un tableau. Tu as l’impression de faire partie d’un monde peint, parce que ça n’a pas été trop modernisé. Il n’y a pas de Starbucks ou de McDonald’s à chaque coin de rue, la ville ressemble à ce qu’elle était il y a un siècle. Je ressens la même chose à Paris où j’ai l’impression d’être dans une photo. Regarde l’entrée de l’hôtel (l’entretien a lieu dans un hôtel parisien), ça ressemble à une photo qui aurait été prise il y a 50 ans.

Certaines villes t’inspirent-elles plus que d’autres ?

Non, j’ai toujours apprécié la variété. À la simple idée d’être quelque part et d’expérimenter quelque chose de nouveau, je suis satisfait. C’est pas mal, non, quand tu expérimentes de nouvelles choses ?

Dans la chanson U-Bahn, on entend des chœurs. Ce sont tes amis qui chantent. C’est important pour toi de travailler avec des amis ?

J’aime surtout l’idée de ne pas être entouré par des ordinateurs ! Parce que la musique que j’écris doit être écoutée avec des oreilles. Regarder un écran, ça n’est pas trop mon truc. Je préfère avoir un visuel en tête, comme un film, une photo de Paris ou une peinture d’Amsterdam.
Quand j’étais jeune, j’ai cumulé des jobs où je devais travailler dans un bureau, devant un ordinateur, cinquante heures par semaine. Et ça, c’est la dernière chose que je veux faire. Moi, ce que j’aime, c’est communier. Et quand tu es avec d’autres musiciens, c’est ce qui se passe, c’est comme une conversation. Jouer avec d’autres personnes, ça donne une certaine énergie. J’ai grandi dans une maison où tout le monde chantait ! Lorsque nous étions en vacances et que nous rendions visite à ma famille, en Irlande, on chantait ! Pour moi, la musique, c’est ça.

Cette chanson, U-Bahn, a des sonorités gospel. Donc américaines. Pourtant, tu es plutôt attiré par les sons européens, non ?

J’ai toujours été attiré par la musique soul mais je pense qu’en Europe, on a notre propre héritage, notre propre type de soul. Nous avons nos propres crooners et de grands orchestres avec 70 rythmes. Oui, on a notre histoire de la soul. J’aime assembler plein de mots ensemble et, dans un sens, ça leur donne une touche de gospel. Sur cette chanson, tous mes amis de Londres chantent simplement « It’s not too late for us to turn it around » au nouvel an. Je pense que le gospel, c’est le même type d’approche communautaire, ce sont juste des gens qui chantent tous ensemble. J’aime cette idée, notamment lorsqu’ils boivent un coup ensemble. C’est amusant.

Tu écris avec des amis ?

Parfois. Avant, je n’aimais pas ça, j’avais l’habitude d’écrire dans ma chambre. C’est comme lorsque tu apprends la guitare : tu t’entraînes dans ta chambre. Seul. Aujourd’hui, j’aime écrire avec d’autres personnes. Mais l’idée n’est pas de s’enfermer à plusieurs dans une pièce avec pour unique objectif d’écrire. Il faut que ça vienne naturellement. Et puis, il faut quand même que tout cela se passe avec des personnes que je connais, en qui j’ai confiance, qui me comprennent. Cet aspect est primordial.

Tu dis ne pas aimer travailler avec des ordinateurs. Rejettes-tu tout ce qui relève des nouvelles technologies ? 

Pour moi, il s’établit une connexion particulière lorsque tu es dans une pièce avec d’autres personnes. Tout le monde doit pouvoir se regarder dans les yeux. C’est comme lorsque nos parents allaient dans un pub et buvaient un coup avec leurs amis… C’est la même chose chez les musiciens. Sauf qu’au lieu de boire un verre, on joue. Et puis, pour écouter quelqu’un jouer, je n’ai pas besoin d’avoir un casque sur les oreilles…

Tu peux très bien travailler avec d’autres personnes et, en même temps, avoir un ordinateur pour créer de nouveaux sons…

Je ne pense pas en avoir besoin. Je ne recherche pas de nouveaux sons, je suis plutôt à l’affût de ce qui se passe dans la pièce, je recherche la pureté. Je n’ai jamais eu de raison de chercher d’autres sons puisque ça fonctionne lorsqu’on joue ensemble. Le résultat est très humain.

Le compositeur de James Bond, John Barry, t’avait contacté pour que vous travailliez ensemble. Mais ta maison de disques a refusé, préférant que tu travailles avec Chipmunks…

Parfois, la vie te laisse entrevoir la possibilité de travailler avec une légende. Ce peut être une de tes idoles, genre McCartney ou autre, qui tu voudras…  On devrait alors pouvoir sauter sur l’occasion offerte… Mais peut-être que les labels recherchent plutôt des choses « actuelles », nouvelles… Pour ma part, je ne veux écarter personne. Pour moi, la musique, c’est de l’artisanat. Et l’artisanat, ça prend du temps. On peut être un excellent artisan à tout âge, 60 ans, 70 ans…

Qu’est-ce que la musique représente pour toi ?

Pour moi, c’est comme une thérapie. Une thérapie bon marché ! Ça m’évite de dépenser de l’argent, ça me fait sortir de Londres qui est une ville que j’adore mais une ville bondée où les gens sont pressés. Dans mes souvenirs d’enfance, il y a tous ces disques que mes parents me faisaient écouter. Il y avait cela entre nous : la musique. Je l’ai découverte jeune, je l’ai aimée jeune et c’est plus que jamais le cas. La musique, c’est le son des gens qui jouent ensemble…

Comment s’est construite ta culture musicale ?

Ma première petite amie avait une collection de disques. Elle avait du Serge Gainsbourg, du Jacques Brel, du Scott Walker (Walker a interprété les chansons de Brel traduites par Mort Shuman)… C’était incroyable ! C’était d’ailleurs la première fois que je croisais une fille qui collectionnait les disques. C’est là, avec elle, que j’ai découvert une grande partie de ma culture folk anglaise. Mes influences françaises et belges viennent aussi de là.

Et puis, j’ai souvent été attiré par Scott Walker, Elvis Presley, Serge Gainsbourg… Ces voix m’étaient familières. Des voix graves, très masculines… Je les apprécie. Peut-être parce que ça me rappelle ma maison. Mon père avait une voix très grave, un peu comme Dean Martin, la voix d’un crooner des années 50.

J’aime aussi les auteurs de bandes originales de films. Ils vous emmènent dans un autre monde.

Tu aimerais écrire une chanson pour un film ?

Pas spécialement. J’aime simplement la manière dont certaines musiques sont capables de te transporter ailleurs, dans ta tête. Tu marches dans la rue, à Paris, tu mets tes écouteurs et, d’un coup, tu te retrouves en Californie dans les années 70 à des milliers de kilomètres d’ici. C’est sûr, j’aurais aimé avec John Barry (le compositeur des musiques de James Bond et auteur du célèbre générique du feuilleton Amicalement vôtre). Mais bon, désormais, il est décédé.

Tu as découvert la musique française avec Jacques Brel et Serge Gainsbourg. Tu as d’autres références françaises ?

Non, mais ça viendra peut-être. En fait, je fonctionne de manière un peu particulière. Je n’écoute pas tout le monde. J’écoute une dizaine d’artistes mais à chaque fois, j’écoute tout ce qu’ils ont fait. Une année, c’est David Bowie. Une autre, Elvis Presley. Puis Glenn Campbell. Ou les Beatles.  Mais à chaque fois, j’apprends tout sur eux.

Avais-tu entendu parler de Charles Aznavour, l’un des plus grands chanteurs français qui nous a récemment quittés ?

J’en entendu parler de lui à la télévision mais je ne connais pas ses chansons. Je fais un concert à la Boule Noire, en février. Je dois apprendre une chanson en français. Donc je vais l’écouter…

 

Jonathan sera en concert à la Boule Noire le 26 février 2019, découvrez l’événement ici

U-Bahn extrait du dernier album de Jonathan Jeremiah, Good Day, sorti le 31 août 2018.