
Il y a une règle non écrite dans les biopics musicaux : l’acteur principal ne chante jamais vraiment. On double, on synchronise, on fait semblant, et le public accepte la convention parce qu’il n’a pas le choix. Jamie Foxx dans « Ray » a chanté lui-même, et tout le monde en a parlé comme d’une exception remarquable. Joaquin Phoenix dans « Walk the Line » a fait la même chose, et avec Reese Witherspoon, ils ont enregistré toutes les chansons en direct, sans filet.
Ce choix change absolument tout à l’expérience du film.
Pourquoi chanter en direct plutôt que mimer
Quand vous regardez Phoenix jouer Johnny Cash sur scène, vous ne regardez pas un acteur qui fait semblant de chanter. Vous regardez quelqu’un qui chante vraiment, avec tout ce que ça implique de physique, de tension dans le corps, de concentration dans le regard. La performance vocale et la performance d’acteur deviennent une seule et même chose, indissociables, et c’est précisément ce que demandait ce rôle.
Johnny Cash n’était pas quelqu’un qui chantait des chansons. Il était quelqu’un dont la voix portait toute l’histoire de sa vie, les deuils, les addictions, la rédemption, la foi, la colère. Cette voix grave et rugueuse n’était pas un instrument, c’était un état intérieur. Phoenix ne pouvait pas mimer ça. Il devait le trouver lui-même, et il l’a trouvé.
Reese Witherspoon dans le rôle de June Carter fait la même chose dans un registre différent. June Carter avait cette façon d’occuper une scène avec une légèreté apparente qui cachait une musicienne profondément sérieuse, issue d’une des familles les plus importantes de l’histoire de la country américaine. « Wildwood Flower » et « Keep on the Sunny Side » ne sont pas des numéros de couleur locale, elles disent qui était June Carter avant Johnny Cash, et pourquoi il avait besoin d’elle.
« Folsom Prison Blues » et ce que la country dit de l’Amérique
Ce qui me fascine dans la musique de Johnny Cash, et que le film capture bien, c’est cette façon d’être simultanément très américaine et profondément universelle. « Folsom Prison Blues » parle d’un homme en prison qui entend un train passer et qui sait qu’il n’ira nulle part. C’est une image tellement simple et tellement juste qu’elle traverse toutes les frontières culturelles.
Cash a passé sa carrière à chanter pour les gens que l’Amérique officielle préférait ignorer, les prisonniers, les pauvres, les laissés pour compte. Son concert à Folsom Prison en 1968, vers lequel tout le film converge, n’était pas un coup marketing. C’était un acte de solidarité de quelqu’un qui savait de quoi il parlait, qui avait lui-même frôlé la destruction et qui chantait pour des hommes qui n’avaient personne d’autre pour le faire.
Le film le montre sans en faire une hagiographie. Cash était aussi quelqu’un d’autodestructeur, d’infidèle, d’impossible à vivre pendant de longues périodes. La musique ne l’absout pas de ça, elle coexiste avec tout ça.
« I Walk the Line » et la chanson comme promesse
Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans l’histoire de « I Walk the Line ». Cash a écrit cette chanson en 1956 comme une promesse à lui-même, une façon de se tenir à quelque chose de droit dans une vie qui partait dans tous les sens. Et pendant des années, il n’a pas tenu cette promesse.
Entendre Phoenix la chanter dans le film, en sachant ce qu’on sait de l’arc narratif de Cash, donne à la chanson une ironie tragique qui n’était probablement pas dans l’intention originale. La musique se charge du contexte biographique et devient autre chose que ce qu’elle était. C’est un des effets les plus intéressants des biopics musicaux quand ils sont bien faits : ils modifient rétrospectivement notre façon d’entendre des chansons qu’on croyait connaître.
Ce que le film dit de la country en général
« Walk the Line » est sorti en 2005 dans un contexte où la country américaine était dominée par une forme de pop-country très lisse et très formatée. Revenir à Cash, aux Carter Family, aux racines du genre, c’était rappeler d’où venait cette musique et ce qu’elle avait à dire quand elle ne cherchait pas à plaire à tout le monde.
Cette musique-là vient de la poussière de l’Arkansas et des prisons du Tennessee. Elle vient d’endroits et d’expériences que la plupart des gens qui l’écoutent ne connaîtront jamais directement. Et c’est exactement pour ça qu’elle tient encore debout soixante ans après avoir été enregistrée.
Phoenix et Witherspoon ont tous les deux remporté des Golden Globes pour leurs performances. Witherspoon a également décroché l’Oscar. Rarement des récompenses auront semblé aussi méritées.
