Rosalia ou celle qui réinvente indéfiniment les limites du flamenco catalan

Rosalia 2020

Du jamais vu. C’est l’expression que l’on pourrait utiliser pour parler de Rosalia et de sa musique, de sa voix et plus généralement, de son talent. Catalane, née le 25 septembre 1993, la jeune femme est dévoilée au grand public en 2018. C’est Malamente (ci dessous), premier single de son second projet El Mal Querer sorti la même année, qui élargit son audience et fait faire un bond en avant à sa carrière au niveau international.

Son parcours

Depuis son plus jeune âge, Rosalia baigne dans la musique. Queen, Bob Marley, Björk, Kanye West, The Destiny’s Child et j’en passe … Ses références et son ADN musical sont extrêmement variés. Aujourd’hui toutes ces influences transparaissent dans son travail. Un genre musical domine malgré tout. Le flamenco.

Le chant, la danse, l’Histoire, la culture, et tout ce que le flamenco peut impliquer d’autre, Rosalia le connait. C’est à ses treize ans que le flamenco rentre dans sa vie. Ou plutôt qu’il arrive sans prévenir, marquant à jamais la jeune fille. Alors qu’elle l’écoute, la voix de Camaron de la Isla (exemple ci-dessous) la frappe. “Ma tête a explosé !” confie-t-elle lors d’une interview. Depuis cette explosion, elle se renseigne et s’imprègne du flamenco. Déjà familière aux cultures espagnole et catalane, De la Isla est le début d’une obsession : maîtriser le flamenco et son Art. Seule, la pré-ado s’efforce d’imiter les grands du milieu. Sans réaliser qu’apprendre ce genre musical si particulier se fait normalement à un âge bien moins avancé avec l’accompagnement de spécialistes et de professionnels. À force, Rosalia abime ses cordes vocales, ce pour quoi elle subit une opération chirurgicale, au risque de perdre sa voix ou de l’abimer définitivement.

Elle n’abandonne pas pour autant. Une fois remise de son opération, elle s’inscrit dans un établissement adapté où elle suit des cours spécifiques à l’univers flamenco. Elle y rencontre de grandes figures du milieu qui l’aideront à développer ce qu’elle nous offre aujourd’hui.

Ses albums

En 2017 sort Los Angeles. Son premier album (couverture ci-dessous) est entièrement flamenco et traditionnel. Si l’on peut trouver le flamenco trop intense, brut, au point de ne pouvoir en écouter plus que quelques instants, Los Angeles déroge à la règle. Par sa force d’interprétation et celle de sa voix, Rosalia nous emporte le temps de sa tracklist. Elle nous captive du début à la fin et par la même occasion, met en avant et en pratique, tout son savoir et sa maitrise du flamenco jusque dans ses techniques vocales les plus riches, et ses rythmiques les plus spécifiques. Cet album est fait de façon à ce que la voix de la chanteuse prenne la plus grande place. On peut admirer les prouesses du don de la jeune femme, mais surtout le fruit du travail acharné et de sa dévotion à cet Art qui lui est si cher. C’est absolument magnifique. Même sans connaitre ni l’espagnol, le catalan ou le flamenco.

Rosalia 2020

Ce premier opus rencontre un très grand succès, bien qu’il se limite d’abord aux frontières espagnoles. Certains artistes flamenco doivent batailler plusieurs années durant pour espérer avoir un jour une reconnaissance de leurs aptitudes, Rosalia frappe fort et juste avec ce projet, qui déboule sur la scène musicale en se plaçant numéro un dans de nombreux classements espagnols et qui est louangé par les critiques spécialisés. Il existe plusieurs versions lives sur le net, toutes plus remarquables les uns que les autres qui vous donneront un aperçu de l’album.

Lorsqu’on écoute Los Angeles par hasard, on a l’impression d’entendre ces chansons flamenco, dont on ne sait ni vraiment la date, ni le contexte. On pourrait facilement se dire qu’il s’agit d’un énième morceau traditionnel sorti du fin fond de la catalogne, accompagné de sa danseuse en robe rouge. Seule la voix de Rosalia nous fait douter. Trop réelle, trop moderne, sans le grain si particulier des enregistrements anciens. Les clips qui illustrent Los Angeles sont assez déroutants également (exemple ci-dessous). Ils sont pour la majorité formés d’images très urbaines, très terre à terre, brutes, complètement en décalage avec l’atmosphère envoutante et passionnée que dégage l’album. La certitude qui nous reste est l’authenticité de cette musique, si belle et profonde à la fois. Une musique qui fait rayonner le flamenco traditionnel tout en étant contemporaine.

Pour El Mal Querer, son deuxième album (couverture ci-dessous), Rosalia va plus loin. Elle se fait tout juste un nom en Espagne, a concrétisé tout son apprentissage sur le flamenco et quelque part, a réalisé son rêve obsessionnel : chanter comme les plus grands. EMQ sort en novembre 2018. Contrairement à son premier album, le second est beaucoup plus ouvert, nuancé, le flamenco est toujours présent, comme un socle solidement ancré au sol, mais le reste est à la limite de l’expérimental ou du conceptuel. Autotune, bruitages, synthétiseur, éléctro, pop ou encore RnB, les mélanges sont bien présents et sont maniés avec précision et abilité.

Toute la tracklist a une logique très précise. L’album est une adaptation moderne et musicale du roman français Flamenca. Roman qui aurait été écrit par un certain Daude de Pradas au XIIIème siècle. Cet ouvrage raconte un triangle amoureux entre un seigneur puissant, son épouse et l’amant de celle-ci. La volonté de Rosalia dans cette démarche était de faire un parallèle entre les relations toxiques et l’actualité. Chaque titre de morceau est associé à un chapitre du livre et à une image créée pour (exemple ci-dessous). Nous avons donc à faire à un album extrêmement fouillé, pointu même, dans lequel rien n’est laissé au hasard.

Plusieurs clips suivent cette logique d’adaptation pleine de symboles et forte en significations. Cependant Rosalia veut laisser parmi tous ces éléments, un espace pour la libre interprétation, que l’auditeur puisse s’identifier à l’oeuvre et l’interpréter à sa façon.

Son talent et ses domaines d’expertise

Avant de sortir ses albums et de se consacrer professionnellement au chant, Rosalia était danseuse. Ce qu’elle incorpore systématiquement a ses lives de la pointe des pieds au bout de ses doigts. Les costumes sont très importants aussi, et toute la mise en scène est méticuleusement préparée (exemple ci-dessous). Par Rosalia et son équipe. Bien sûr, je ne peux pas ne pas vous dire, même si ça parait évident, que la jeune femme chante, danse et met en scène, produit, et réalise certains de ses clips ou performances, mais a également une grande connaissance du solfège et du rythme.

Rosalia 2020

Seuls les plus férus de musique, de flamenco et de solfège s’y retrouveront, mais Rosalia manie avec aisance et agilité la rythmique flamenco, et la rythmique en général. Dans ses deux albums et tous les morceaux qu’elle a sorti depuis, on peut l’entendre et le deviner, même si l’on ne s’y connait pas. Il lui arrive d’utiliser par exemple le mélisme, une figure mélodique de plusieurs notes portant une seule syllabe, qui s’oppose au style syllabique où une note porte une syllabe, le mélisme étant donc bien plus riche.

Quand on décrit sa manière de chanter on dit souvent que Rosalia fait “sortir son coeur de sa bouche”.  Je trouve cette formule très juste. Elle semble parfois tellement émue lors d’un concert ou simplement lorsqu’on écoute sa musique que ça donne des frissons. Ce qui est intéressant et qui donne d’autant plus de force à son interprétation c’est que dans le flamenco et en Espagne, il existe un mot pour décrire le summum de créativité, le moment où “l’artiste prend tous les risques pour transcender les limites de son art”, ce qui se passe pendant certaines représentations. Ce mot est duende. Difficilement traduisible, il désigne donc un moment très particulier, ou l’émotion n’est pas feinte mais bien ressentie, puisque l’artiste se livre corps et âme à son statut d’interprète. On retrouve tout à fait cette dévotion et cette puissance dans certaines de ses apparitions au public. Et la chanteuse a à mon avis réussi à transposer ce terme propre au flamenco et aux toreros à sa propre musique de manière plus générale, en l’incorporant à d’autres genres.

Après Los Angeles et El Mal Querer

Depuis ses deux albums, Rosalia n’a pas annoncé de troisième projet. Elle est restée très productive malgré tout et nous dévoile de nouvelles perles, tout en faisant évoluer son style et son univers. Juro Que, Dolerme, Millionaria, Dios Nos Libre Del Dinero, Aute Cuture, A Palé (ci-dessous) et La Llorona sont tous des morceaux relativement courts et extrêmement efficaces. Tous contiennent de l’autotune, ce qui leur ajoute quelque chose. Ils correspondent chacun a une émotion différente.

Suite à EMQ, les featurings se sont enchaînés. Travis Scott avec TKN ou le remix de Highest In The Room, James Blake et le magnifique Barefoot In The Park, Brillo et Con Altura avec J Balvin et El Guincho, Yo x Ti, Tu x Mi avec Ozuna (ci-dessous), ou plus récemment le remix de Relacion du chanteur Sech.

Rosalia a séduit les plus grands et a considérablement élargi son audience. Elle a fait plusieurs apparitions comme dans le film Dolor y Gloria de Pedro Almodovar, ou dans le clip WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion. Elle a été nominée dans beaucoup de grandes cérémonies tels les Grammys, les MTV Video Music Award, les Latin Grammy Award et a gagné plusieurs prix. Elle collabore avec des marques et poste régulièrement sur ses réseaux.

En clair, Rosalia c’est le choc du traditionnel et du contemporain. Un cocktail explosif, qui fait ses preuves et qui transcende la musique latino en lui donnant un tout nouvel aspect. J’espère que vous serez aussi séduits que moi, et surtout que cette femme continuera de nous époustoufler. Bonne écoute.

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