
Le 21 juin 2011, j’ai lancé « Hier Soir à Paris ». Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi cette date. La fête de la musique comme point de départ d’un site sur la musique live, c’était une évidence symbolique que je n’ai pas eu à chercher longtemps.
Depuis, je n’ai pas raté une seule édition.
Une fête française exportée dans le monde entier
Ce qui est assez extraordinaire quand on y pense, c’est qu’une fête inventée en France en 1982 est aujourd’hui célébrée dans une centaine de pays sous le nom de World Music Day. L’idée de départ est pourtant d’une simplicité presque naïve : le 21 juin, premier jour de l’été, la musique sort dans la rue et tout le monde peut jouer, écouter, participer gratuitement.
C’est Joel Cohen, un musicien américain qui travaillait pour France Musique, qui est à l’origine du concept. Le ministère de la Culture de Jack Lang l’a institutionnalisé, et la machine s’est emballée au-delà de ce que quiconque avait anticipé.
Le choix du 21 juin n’est pas anodin. Cette date a une symbolique qui remonte bien avant la République française, le solstice d’été, le sacre de la nature selon les traditions païennes, les fêtes de la Saint-Jean avec leurs grands feux nocturnes qui ont perduré jusqu’aux années 90 avant d’être interdites pour des raisons de sécurité. La fête de la musique a en quelque sorte hérité de cette énergie festive ancestrale en lui donnant une forme contemporaine.
Ce que ça représente en chiffres
Les chiffres donnent le vertige : plus de 18 000 concerts chaque année sur le sol français, environ 5 millions de musiciens professionnels et amateurs qui se produisent, 10 millions de spectateurs. C’est un des événements culturels les plus massifs du monde, et il est gratuit, décentralisé, et ouvert à tout le monde.
C’est aussi un poids économique considérable pour les villes, les bars, les restaurants, les organisateurs. La fête de la musique n’est plus seulement une célébration populaire, c’est une industrie d’un soir qui irrigue des centaines de milliers d’acteurs économiques chaque année.
Ce qu’elle fait vraiment
Ce que j’aime dans la fête de la musique, au-delà du chiffre et de la logistique, c’est ce qu’elle fait à la ville. Paris le 21 juin ressemble à une version d’elle-même légèrement décalée, plus perméable, plus poreuse. Vous tournez dans une rue que vous connaissez par cœur et vous tombez sur un quatuor de jazz installé devant une pharmacie. Vous traversez une place et il y a un groupe de lycéens qui joue du métal avec une énergie qui compense largement ce qui leur manque encore en technique.
C’est ça la fête de la musique dans sa meilleure version : la musique qui déborde de ses contenants habituels et qui investit des espaces qui ne lui sont pas destinés. Elle ressuscite des genres qu’on croyait morts, elle donne une scène à des gens qui n’en auraient jamais autrement, elle crée des rencontres entre des musiciens et des publics qui ne se seraient jamais croisés dans une salle normale.
Les critiques qui méritent d’être entendues
Je ne vais pas prétendre que tout est parfait. Les nuisances sonores nocturnes sont réelles pour les gens qui habitent près des points de concert, et les autorités ont dû mettre en place des restrictions qui ont parfois vidé l’événement d’une partie de son énergie originale. La question de l’alcool sur la voie publique est légitime aussi, même si les mesures prises, interdiction des bouteilles en verre notamment, ont limité une partie des débordements.
Il y a aussi une critique moins souvent formulée mais qui me semble importante : la fête de la musique donne de moins en moins facilement la scène aux vrais amateurs. Les grandes scènes sont monopolisées par des artistes professionnels ou semi-professionnels, et les musiciens du dimanche qui voudraient juste jouer devant un public se retrouvent relégués dans des espaces de plus en plus marginaux. C’est un paradoxe pour un événement qui se définit par l’idée que tout le monde peut jouer.
Malgré tout ça, le 21 juin reste pour moi une des dates les plus importantes de l’année. Pas seulement parce que c’est l’anniversaire de ce site, mais parce que c’est le seul soir de l’année où la musique appartient vraiment à tout le monde, sans billet, sans liste, sans dress code.
Et ça, ça ne change pas d’une année sur l’autre.
