Abbey Road : l’album que les Beatles ont fait en se détestant (et qui reste leur meilleur)

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Il y a des albums qu’on écoute parce qu’ils sont dans tous les classements. Et puis il y a Abbey Road, que j’écoute depuis des années et qui continue de me surprendre à chaque fois. Pas par nostalgie. Pas par obligation culturelle. Parce que c’est franchement le meilleur album de rock jamais enregistré, et que je suis prêt à défendre cette affirmation.

Ce qui rend Abbey Road fascinant, c’est ce qu’il cache derrière sa pochette sereine. En 1969, les Beatles ne se supportent plus. Lennon veut partir. McCartney gère tout le monde à la baguette. Harrison fait la tête parce qu’on lui donne enfin de la place sur un album et qu’il en profite pour signer deux des plus belles chansons du lot. Ringo, lui, joue la montre. Et pourtant, malgré tout ça, ou peut-être grâce à tout ça, ils enregistrent quelque chose d’exceptionnel.

Come Together ouvre le disque avec une bassline hypnotique et des paroles qui ne veulent rien dire mais qu’on retient immédiatement. Something, signé Harrison, est la chanson d’amour la plus parfaite qu’un Beatle ait jamais écrite, et Lennon lui-même ne l’a jamais contesté. Here Comes the Sun, elle, a cette légèreté un peu triste des lendemains de tempête. Harrison l’a composée dans le jardin de Eric Clapton pour fuir une réunion chez Apple Records. Ça s’entend.

Mais ce qui me fascine vraiment dans Abbey Road, c’est la face B. Ce medley de seize minutes qui enchaîne des fragments de chansons inachevées, cousues ensemble comme un patchwork qu’on n’aurait jamais cru tenir debout. You Never Give Me Your Money, Sun King, Mean Mr. Mustard, Polythene Pam, She Came In Through The Bathroom Window, Golden Slumbers, Carry That Weight, The End. Une suite, presque une symphonie, enregistrée par quatre types qui savent que c’est leur dernier disque ensemble. The End se conclut sur ce vers, trois lignes qui résument tout : l’amour que tu reçois est égal à l’amour que tu donnes. Lennon l’a détesté. Moi je le trouve bouleversant.

Abbey Road est sorti en septembre 1969. Let It Be, enregistré avant mais sorti après, donnait l’image d’un groupe à bout de souffle. Abbey Road, lui, ressemble à un adieu digne. Un groupe qui se déchire mais qui, le temps d’un été dans ce studio de St John’s Wood, décide de faire les choses bien une dernière fois.

Cinquante-cinq ans plus tard, ça s’écoute comme au premier jour.