« Sing Street » : John Carney boucle la boucle, et c’est son meilleur film

Sing Street

« Sing Street » : John Carney boucle la boucle, et c’est son meilleur film

Si vous avez suivi John Carney depuis « Once » en 2007, vous savez déjà que cet homme a une façon unique de filmer la musique. Pas comme un spectacle, pas comme une performance, mais comme un acte de survie. « New York Melody » en 2014 avait prouvé qu’il pouvait transposer cette vision dans un cadre plus grand, plus hollywoodien, sans perdre l’essentiel. Avec « Sing Street » en 2016, il revient aux sources, et il signe ce qui est pour moi son film le plus accompli.

Dublin, 1985, et une bonne raison de former un groupe

Connor a quinze ans, ses parents sont au bord du divorce, et il vient d’être transféré dans un lycée catholique de Dublin où la grisaille est le seul horizon visible. Un jour il voit Raphina, une fille plus âgée que lui, assise sur les marches d’en face. Et pour l’impressionner, il lui dit qu’il est dans un groupe.

Il n’est dans aucun groupe.

Ce point de départ est d’une honnêteté désarmante sur ce qui pousse vraiment les adolescents à faire de la musique. Pas le talent, pas la vocation, pas l’ambition artistique. Une fille, un mensonge, et l’obligation de tenir la promesse qu’on vient de se faire à soi-même. Carney le raconte sans cynisme parce qu’il sait que derrière ce prétexte ridicule, quelque chose de réel finit toujours par émerger.

Les années 80 comme matière première

Ce qui distingue « Sing Street » de tous les films nostalgiques sur les années 80, c’est qu’il ne se contente pas de recycler l’esthétique de l’époque comme un décor. Il la comprend de l’intérieur.

Connor et son groupe ne jouent pas des reprises, ils absorbent leurs influences et les digèrent en temps réel sous vos yeux. Une semaine c’est Duran Duran, la semaine suivante c’est The Cure, puis Depeche Mode, puis Hall and Oates. Chaque nouvelle influence produit une nouvelle chanson, un nouveau look, une nouvelle version du groupe. C’est exactement comme ça que ça se passe quand on a quinze ans et qu’on découvre la musique à vitesse grand V, en dévorant tout sans filtre ni hiérarchie.

Gary Clark, qui a co-écrit la bande originale avec Carney, a réussi quelque chose de similaire à ce qu’Adam Schlesinger avait fait pour « That Thing You Do » : écrire des chansons d’époque qui sonnent authentiques sans jamais sonner faux. « Drive It Like You Stole It » et « Up » ne sont pas des pastiches des années 80, elles auraient pu exister en 1985, et c’est exactement ce qu’il fallait.

Ce que Carney n’avait jamais fait avant

En revoyant la trilogie informelle de Carney, « Once », « New York Melody », « Sing Street », on voit une progression claire dans sa façon d’utiliser la musique narrativement.

Dans « Once », la musique est le seul langage disponible entre deux personnages qui ne peuvent pas se dire les choses autrement. Dans « New York Melody », elle est un moyen de se retrouver soi-même après s’être perdu. Dans « Sing Street », elle est quelque chose de plus radical encore : un outil de construction identitaire pour quelqu’un qui n’t a pas encore d’identité à défendre.

Connor ne sait pas qui il est au début du film. À la fin, il le sait, et c’est la musique qui lui a répondu. Pas un professeur, pas un parent, pas Raphina. Les chansons qu’il a écrites.

C’est le film de Carney le plus personnel, et ça se sent. Il a grandi à Dublin dans les années 80, il a vécu exactement cette époque, cette ambiance, cette façon qu’avait la musique britannique et irlandaise de représenter une échappatoire vers quelque chose de plus grand. « Sing Street » n’est pas une reconstitution, c’est un souvenir.

« Drive It Like You Stole It » et la séquence la plus jouissive de la trilogie

Il y a une séquence dans le film, une fantasy musicale que Connor imagine pendant le bal de fin d’année, qui est probablement le moment le plus pur de joie que Carney ait jamais filmé. Couleurs saturées, chorégraphie exubérante, tout le monde souriant en même temps, une énergie collective qui déborde littéralement de l’écran.

Ce moment fonctionne si bien parce qu’il contraste avec tout le reste du film, cette Dublin grise et contrainte, ces parents qui se déchirent, ce lycée étouffant. La musique n’est pas juste une échappatoire dans « Sing Street », elle est la preuve que quelque chose de meilleur existe quelque part, et que si on joue assez fort, on finit par l’atteindre.

Si vous n’avez vu qu’un seul film de John Carney, commencez par « Once » pour comprendre d’où il vient. Mais terminez par « Sing Street » pour voir jusqu’où il est allé.