« Electroma » : le film où Daft Punk disparaît complètement (et c’est pour ça qu’il faut le voir)

Daft_Punk_Electroma

Il y a des films qu’on regarde une fois et qu’on oublie. Et il y a Electroma, que j’ai découvert un peu par hasard il y a des années et qui n’a jamais vraiment quitté un coin de ma tête depuis. Si tu es fan de Daft Punk et que tu n’en as jamais entendu parler, ça ne m’étonne qu’à moitié : c’est probablement l’objet le plus confidentiel de toute leur discographie, et pourtant l’un des plus fascinants.

Petit rappel pour ceux qui débarquent. En 2006, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, en pleine ère « Human After All », décident de réaliser leur premier long-métrage. Le film s’appelle Daft Punk’s Electroma, il est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, puis sort en France l’année suivante, avec une exploitation aussi étrange que le film lui-même : une seule salle, le Panthéon à Paris, une séance chaque samedi à minuit. Ça pose déjà une ambiance.

Et voilà le twist qui surprend tout le monde à chaque fois que j’en parle autour de moi : on n’entend jamais Daft Punk dans Daft Punk’s Electroma. Pas une seule note du duo. Le duo n’apparaît même pas à l’écran sous ses traits habituels. À la place, deux acteurs, crédités « Hero Robot No. 1 » et « Hero Robot No. 2 », incarnent des robots casqués (l’un en argent, l’autre en doré) qui traversent le désert californien au volant d’une Ferrari immatriculée « HUMAN », en quête d’une seule chose : devenir humains. La bande-son, elle, pioche chez Brian Eno, Todd Rundgren, Curtis Mayfield ou encore Sébastien Tellier. Pas un mot de dialogue non plus, du début à la fin.

Autant te prévenir tout de suite, ce n’est pas un film pour tout le monde. Il n’y a quasiment pas d’action, le rythme est volontairement contemplatif, et les 74 minutes peuvent en paraître le double si tu n’es pas dans le bon état d’esprit. Mais c’est précisément ce que j’aime chez Electroma. C’est un film qui assume totalement son identité, qui refuse le moindre compromis commercial alors que Daft Punk aurait pu, à ce moment de leur carrière, vendre absolument n’importe quoi avec leur nom dessus. Ils ont plutôt choisi de faire une œuvre presque hostile au grand public, sur l’aliénation, l’identité et le désir d’appartenance, avec une esthétique qui doit autant à Kubrick qu’aux westerns américains.

Ce qui me frappe à chaque revisionnage, c’est à quel point le film éclaire tout le reste de leur travail. Le fantasme du robot qui veut devenir homme, ça résume presque tout le mythe Daft Punk, ce jeu perpétuel entre la machine et l’émotion humaine qu’ils ont cultivé sur chaque disque. Vu sous cet angle, Electroma n’est pas une curiosité à part, c’est une clé de lecture pour comprendre le reste de leur œuvre.

Et si jamais tu doutais encore de l’importance qu’ils accordaient eux-mêmes à ce film, il suffit de repenser au 22 février 2021. Ce jour-là, Daft Punk annonce sa séparation avec « Epilogue », une vidéo de huit minutes sans un mot d’explication. Et ce ne sont pas des images inédites qu’ils choisissent pour dire au revoir : ce sont directement des extraits du désert d’Electroma, avec l’un des deux robots qui s’éloigne et finit par s’autodétruire, sur fond de « Touch ». Vingt-huit ans de carrière résumés par un film que la plupart des gens n’avaient jamais vu. Ça en dit long sur la place qu’Electroma occupait vraiment dans leur tête.

Si tu ne l’as jamais vu, je te le conseille vraiment, mais pas un vendredi soir fatigué en cherchant du divertissement facile. Mets-le plutôt un dimanche après-midi calme, seul si possible, sans notification qui vibre à côté. Laisse-toi porter par les paysages, par le silence, par cette étrangeté qui ne cherche jamais à te plaire. Tu risques d’en ressortir avec un regard différent sur ce que Daft Punk a vraiment cherché à raconter pendant vingt ans de carrière.