
Il y a des groupes qu’on écoute. Et puis il y a des groupes qui changent la façon dont on entend la musique. Daft Punk appartient à cette deuxième catégorie, et j’aurais du mal à expliquer exactement pourquoi sans passer pour quelqu’un qui dit des grandes phrases. Alors je vais essayer d’être précis.
Je n’ai jamais vu Daft Punk en live. C’est mon plus grand regret de concert, devant des dizaines d’autres occasions ratées pour des raisons diverses. Parce que les autres occasions ratées, il reste toujours une chance que ça se reproduise. Daft Punk, c’est terminé. Et cette fois-là, il n’y aura pas de deuxième chance.
Thomas et Guy-Manuel, ou l’art de disparaître pour mieux exister
Tout commence à Paris en 1993. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo se rencontrent au lycée Carnot, forment un groupe de rock avec un ami, et puis bifurquent vers quelque chose de complètement différent après avoir été massacrés par un critique musical britannique qui avait qualifié leur démo de « daft punky thrash ». Ils gardent l’insulte, abandonnent le rock, et commencent à travailler sur une musique électronique qui n’existe pas encore vraiment.
Ce qui est frappant dans la trajectoire de Daft Punk, c’est cette décision très précoce d’effacer les individus au profit de l’œuvre. Les casques de robots ne sont pas arrivés immédiatement, mais la volonté de ne pas être des célébrités au sens traditionnel du terme était là dès le début. Ils n’accordaient presque pas d’interviews. Ils ne se montraient pas. Ils laissaient la musique parler seule.
Dans un monde où la personnalité de l’artiste est souvent plus commercialisée que sa musique, ce choix-là était radical. Et il a produit quelque chose d’inattendu : en refusant d’exister comme individus publics, ils sont devenus une des présences les plus fortes de la culture populaire mondiale.
Homework, la déflagration de 1997
« Da Funk » sort en 1995 et commence à faire parler. Mais c’est « Homework » en 1997 qui installe Daft Punk comme quelque chose d’incontournable. « Around the World », « Da Funk », « Revolution 909 » : ce premier album pose les bases de tout ce qui va suivre, cette façon de prendre la house music de Chicago et de la filtrer par quelque chose d’éminemment français, plus mélodique, plus pop dans le bon sens du terme, plus accessible sans être simpliste.
J’avais l’âge qu’il fallait pour recevoir cet album comme une révélation. Cette époque était celle de la french touch, cette scène électronique parisienne qui allait mettre la France sur la carte mondiale de la musique électronique pour la première fois. Daft Punk en était le centre de gravité.
Discovery et la transformation en phénomène mondial
Si « Homework » les avait installés, « Discovery » en 2001 les a transformés en quelque chose d’autre. Cet album est une déclaration d’amour à la musique de l’enfance, aux sons des années 70 et 80, au disco, à la funk, à tout ce que la culture musicale sérieuse avait mis de côté comme trop commercial ou trop naïf.
« One More Time », « Harder Better Faster Stronger », « Digital Love », « Instant Crush » avant l’heure avec « Something About Us » : « Discovery » est un des albums les plus cohérents et les plus généreux que j’aie jamais entendus. Il ne cherche pas à être difficile, il cherche à vous faire ressentir quelque chose, et il y parvient avec une efficacité qui force le respect.
Le film « Interstella 5555 », réalisé avec Leiji Matsumoto et qui accompagne l’album en version visuelle longue, est aussi une des œuvres les plus belles et les plus sous-estimées de leur catalogue. Un film d’animation sans dialogue où la musique raconte tout. Daft Punk n’avait pas besoin de paroles pour vous emmener quelque part.
Human After All et la radicalité assumée
En 2005, « Human After All » sort et divise. Enregistré en six semaines, construit sur des boucles répétitives et des textes réduits à leur plus simple expression, l’album est le moins immédiatement accessible de leur discographie. Certains y voient une œuvre minimaliste et hypnotique. D’autres une déception après « Discovery ».
Avec le recul, c’est l’album qui préfigure le mieux la direction live qu’ils prendront avec la tournée Alive de 2006 et 2007. En concert, ces boucles répétitives deviennent des machines à transe. Ce qui semble paresseux sur disque révèle son vrai potentiel devant un public.
Alive 2007 : le concert que je n’ai pas vu et que je regrette tous les jours
Daft Punk a joué à Coachella en 2006, puis en tournée mondiale en 2007. La pyramide de lumières, le son, la setlist qui mixait vingt ans de discographie en un flux continu et organique : les enregistrements de ces concerts circulent partout, et je les ai regardés des dizaines de fois.
Ce n’est pas pareil. Je le sais. Et c’est pour ça que c’est mon plus grand regret.
L’album live « Alive 2007 » a remporté le Grammy du meilleur album électronique en 2009. Les gens qui étaient là cette nuit-là en parlent encore comme d’une expérience qui a changé leur rapport à la musique live. Je les crois, et cette conviction me coûte quelque chose à chaque fois que j’y pense.
Random Access Memories et le retour aux instruments
En 2013, « Random Access Memories » fait exactement le contraire de ce qu’on attendait d’un groupe de musique électronique : il est enregistré avec de vrais musiciens, dans de vrais studios, avec une obsession du son analogique et de la chaleur humaine que la production numérique ne peut pas reproduire.
« Get Lucky » avec Pharrell Williams et Nile Rodgers devient un des plus grands tubes mondiaux de la décennie. « Giorgio by Moroder » est une masterclass de narration musicale où le pionnier de la disco raconte sa vie pendant que la musique illustre son parcours. « Touch » avec Paul Williams est peut-être la chanson la plus étrange et la plus belle qu’ils aient jamais faite.
Cet album est une lettre d’amour à la musique enregistrée, à ceux qui l’ont inventée, à la façon dont un son peut traverser les décennies et rester vivant. Daft Punk ne se contentait pas de faire de la musique, ils réfléchissaient à ce que la musique est et d’où elle vient.
Epilogue : la fin annoncée comme une œuvre
Le 22 février 2021, Daft Punk publie une vidéo de huit minutes intitulée « Epilogue ». Pas de communiqué de presse, pas d’interview, pas d’explication. Juste ce court métrage extrait de leur film « Electroma » de 2006, où l’un des deux robots explose dans le désert pendant que « Touch » joue en fond sonore.
C’est la façon dont Daft Punk a annoncé leur séparation après vingt-huit ans. Cohérent jusqu’au bout : même pour la fin, ils ont choisi l’image sur les mots, l’œuvre sur la déclaration, le mystère sur l’explication.
Je l’ai regardée plusieurs fois le jour de sa sortie, avec ce sentiment étrange de perdre quelque chose qu’on n’avait jamais vraiment eu, puisqu’ils avaient toujours refusé d’être possédés par leur public. C’est peut-être ça, en définitive, ce qui les rend si uniques : ils ont existé entièrement selon leurs propres termes, de la première note jusqu’à l’explosion dans le désert.
Il n’y a pas beaucoup d’artistes dont on peut dire ça.
