« What Does This Button Do » de Bruce Dickinson : le livre d’un homme extraordinaire qui ne se livre pas vraiment

Bruce Dickinson_portrait

Fan d’Iron Maiden depuis longtemps, je les ai vus plusieurs fois en concert. Bruce Dickinson sur scène est une force de la nature, un des plus grands performers que le rock ait jamais produit. Alors quand son autobiographie est sortie, je me suis dit que ça allait être une lecture fascinante. Et sur certains points, ça l’est. Mais sur d’autres, « What Does This Button Do » m’a laissé sur ma faim d’une façon que je n’avais pas anticipée.

Un homme aux accomplissements proprement vertigineux

Commençons par ce qui est indéniable : Bruce Dickinson est un personnage hors norme. Frontman légendaire d’un des plus grands groupes de heavy metal de l’histoire, il est aussi pilote de ligne qualifié, escrimeur de niveau olympique, réalisateur, romancier, brasseur de bière, animateur radio. La liste de ses réalisations personnelles est proprement stupéfiante, et le livre en rend compte avec une énergie qui force le respect.

Sur ces sujets-là, les chapitres sont vivants, drôles parfois, portés par une curiosité intellectuelle authentique qui transparaît dans chaque projet qu’il entreprend. L’histoire de comment il a obtenu sa licence de pilote, les anecdotes de vol, les passages sur l’escrime : on sent un homme qui s’investit à fond dans tout ce qu’il touche, avec une énergie qui donne presque honte de nos propres hésitations.

Et puis il y a son combat contre le cancer de la gorge diagnostiqué en 2014, raconté avec une sobriété et une lucidité qui sont les pages les plus fortes du livre. Là, la retenue habituelle disparaît, et on aperçoit quelque chose de plus vrai.

Ce qui manque, et pourquoi ça compte

Mais voilà le problème. Bruce Dickinson n’a pas fondé Iron Maiden. Il a rejoint le groupe en 1981, est parti en 1993, est revenu en 1999. Sa place dans ce groupe est au cœur de tout ce qu’il est en tant qu’artiste, et pourtant le livre traite Iron Maiden avec une prudence qui confine à l’esquive.

Les dynamiques internes du groupe, les tensions avec Steve Harris qui dirige Iron Maiden d’une main de fer depuis le début, les raisons profondes de son départ en 1993 et de son retour six ans plus tard : tout ça est effleuré sans jamais être vraiment exploré. On a l’impression de lire un texte soigneusement validé, où chaque phrase sur les autres membres a été pesée, relue, édulcorée jusqu’à ne plus vraiment dire grand chose.

C’est frustrant, parce que c’est précisément là que le livre aurait pu être vraiment intéressant. Iron Maiden est un groupe unique, avec une histoire unique, et Bruce Dickinson y occupe une position unique. Tout ça mériterait une vraie honnêteté.

Comparez avec « The Storyteller » de Dave Grohl, que j’ai lu dans la foulée. Grohl aussi est pudique sur certains sujets, mais il y a dans son livre une chaleur, une vulnérabilité, une sincérité qui vous donnent l’impression d’avoir vraiment passé du temps avec quelqu’un. Dickinson maintient une distance qui rend la lecture parfois froide.

Le ton, ou le problème de la liste d’exploits

L’autre réserve que j’ai sur ce livre, c’est son ton. Par moments, la succession de projets et d’accomplissements donne une impression de catalogue plus que de récit. Pilote, escrimeur, réalisateur, romancier, brasseur, chanteur légendaire… tout ça est vrai et tout ça est impressionnant, mais présenté ainsi, sans vraie introspection sur ce que ça coûte ou ce que ça révèle, ça peut sonner comme une longue liste de trophées.

L’autobiographie qui marque vraiment n’est pas celle qui vous impressionne par ses exploits. C’est celle qui vous fait comprendre la personne derrière les exploits, ses doutes, ses contradictions, les moments où elle a failli tout laisser tomber. Ces moments-là, dans le livre de Dickinson, sont rares.

Ce que j’en retiens malgré tout

Je ne veux pas être injuste. « What Does This Button Do » reste une lecture intéressante, particulièrement pour les passages sur la curiosité intellectuelle de Dickinson et sa façon d’aborder des domaines très différents avec le même niveau d’engagement. Pour quelqu’un qui cherche une source d’inspiration sur le fait de ne pas se limiter à une seule définition de soi-même, il y a de la matière.

Mais si vous espérez en apprendre davantage sur Iron Maiden, sur les coulisses d’un des groupes les plus mythiques du heavy metal, sur ce que c’est vraiment d’être Bruce Dickinson derrière la façade du performer, vous risquez d’être déçu.

C’est le paradoxe de ce livre : écrit par un homme extraordinaire, il donne finalement assez peu accès à l’homme extraordinaire. On referme le livre en admirant les accomplissements davantage qu’en comprenant la personne. Et pour une autobiographie, c’est une limite assez sérieuse.

Intéressant, mais pas indispensable.