
Je vais commencer par quelque chose de personnel : Silverchair est le groupe qui m’a le plus marqué. Mon groupe préféré, celui qui a défini une bonne partie de ce que j’aime dans la musique, et le premier concert que j’ai vu en 1999. Ce soir-là, j’avais en face de moi trois gamins australiens qui jouaient comme des dieux et qui avaient à peine vingt ans. Je n’avais pas vraiment réalisé, sur le moment, à quel point ce groupe était extraordinaire. Avec le recul, je le réalise complètement.
Si vous ne les connaissez pas, voilà ce que vous avez manqué.
Newcastle, 1992 : trois adolescents qui ne savent pas encore ce qu’ils font
Daniel Johns, Ben Gillies et Chris Joannou se rencontrent à l’école primaire à Merewether, un quartier de Newcastle en Australie. Ils ont douze ans. Ils commencent par jouer du rap ensemble en classe de musique parce qu’aucun d’eux ne sait vraiment jouer d’un instrument. Puis ils apprennent. Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath : les disques du père de Daniel deviennent leur curriculum musical.
En 1994, toujours au lycée, ils enregistrent une démo qui remporte un concours national. « Tomorrow » sort en single et reste six semaines numéro un en Australie. Six semaines. Avec un single enregistré par trois adolescents qui ne peuvent même pas encore conduire légalement.
L’année suivante, en 1995, « Frogstomp » sort. Premier album, enregistré en neuf jours, produit avec les moyens du bord. Numéro un en Australie et en Nouvelle-Zélande, top dix au Billboard 200 américain, quatre millions d’exemplaires vendus dans le monde. Aucun groupe australien n’avait atteint ce niveau aux États-Unis depuis INXS.
Ils ont quinze ans.
Ce qui les rendait différents des autres groupes grunge
En 1995, le grunge était partout et nulle part à la fois. Nirvana venait de perdre Kurt Cobain. Pearl Jam était en guerre contre Ticketmaster. Soundgarden était au sommet. Et soudain débarquent trois adolescents australiens qui sonnent comme tout ça à la fois, avec une énergie brute et une maîtrise technique qui n’avaient rien à faire avec leur âge.
Leurs détracteurs les ont immédiatement accusés d’être des copies opportunistes. C’était une erreur de lecture. Silverchair n’imitait pas le grunge américain, ils l’avaient intériorisé comme une langue maternelle et s’en servaient pour dire quelque chose de personnel. « Pure Massacre », « Tomorrow », « Shade » : ces chansons avaient une urgence et une sincérité qu’on ne fabrique pas.
Et puis Daniel Johns n’était pas Kurt Cobain. Il était quelque chose d’autre, une voix plus haute, plus vulnérable dans ses aigus, capable de passer de la puissance brute à une fragilité presque enfantine dans le même morceau. Cette voix-là était immédiatement reconnaissable et impossible à imiter.
« Freak Show » (1997) : le virage
Le deuxième album arrive en 1997, deux ans après le premier. Le groupe a dix-sept ans. La pression est immense, le monde entier attend de savoir s’ils vont confirmer ou s’effondrer.
« Freak Show » confirme, et fait autre chose en plus : il montre que Silverchair n’allait pas rester dans la case grunge où tout le monde voulait les enfermer. Les riffs sont plus lourds, les arrangements plus complexes, les textes plus personnels. « Freak », « Abuse Me », « Cemetery » : des chansons qui parlent de la célébrité précoce, de l’aliénation, de ce que ça fait d’être regardé par le monde entier quand on n’a même pas fini le lycée.
Numéro un en Australie. Numéro deux au Canada. Top quarante au Royaume-Uni. Pendant que leurs camarades de classe préparent leur bac, eux font des tournées mondiales et jouent en première partie des Red Hot Chili Peppers.
« Neon Ballroom » (1999) : le chef-d’œuvre
C’est l’album que j’ai entendu cette nuit-là en 1999. Et c’est l’album qui change tout dans la façon dont on perçoit Silverchair.
Daniel Johns a traversé quelque chose de difficile entre les deux albums. Des troubles psychiques, une dépression, une anorexie qu’il rendra publique cette même année dans une interview à Rolling Stone. « Neon Ballroom » porte tout ça, de façon très directe parfois, comme dans « Ana’s Song (Open Fire) », une chanson sur ses troubles alimentaires qui est d’une honnêteté désarmante, ou de façon plus oblique dans des morceaux comme « Miss You Love » ou « Anthem for the Year 2000 ».
Ce qui est frappant sur cet album, c’est l’évolution stylistique. Il y a toujours du rock puissant, des riffs qui font ce qu’ils ont à faire, mais il y a aussi des cordes, des arrangements orchestraux, une palette sonore qui dépasse largement le grunge d’origine. Silverchair était en train de devenir quelque chose qu’on ne pouvait pas nommer facilement, et c’est exactement ce que les meilleurs groupes font.
« Neon Ballroom » est sorti numéro un en Australie. Et pour moi, c’est simplement un des meilleurs albums de rock des années 90.
« Diorama » (2002) et « Young Modern » (2007) : l’envol
Les deux derniers albums de Silverchair sont les plus ambitieux et les plus mal compris. Produits avec Van Dyke Parks, collaborateur historique de Brian Wilson et des Beach Boys, ils intègrent des arrangements symphoniques complets, des influences pop et art-rock qui n’ont plus grand chose à voir avec le grunge du début.
Certains fans ont décroché. C’est compréhensible. Mais « Diorama » en particulier est un disque d’une beauté étrange et sophistiquée que Daniel Johns lui-même considère comme le chef-d’œuvre du groupe. Il a raison. « The Greatest View », « Without You », « Tuna in the Brine » : des chansons qui ne ressemblent à rien d’autre, qui portent la signature unique d’un songwriter arrivé à maturité.
Chaque album de Silverchair est numéro un en Australie. Cinq albums, cinq numéros un dans leur pays. C’est une cohérence et une loyauté de public qu’on voit rarement.
2011 : la mise en veille
Le 25 mai 2011, Silverchair annonce via Facebook une « pause indéfinie ». Ben Gillies précise que ce n’est pas une séparation. Mais en 2018, Daniel Johns dit dans une interview qu’il ne reformera pas le groupe « même avec un flingue sur la tempe ou pour un million de dollars ». Pas par honte, précise-t-il. Juste parce que c’est fait et que c’est fini.
C’est une des déclarations les plus honnêtes qu’un artiste puisse faire sur son propre passé. Et d’une certaine façon, elle dit quelque chose d’important sur ce que Silverchair était : un groupe qui n’a jamais fait les choses pour les mauvaises raisons, qui n’a pas traîné après la date de péremption, qui a existé pleinement et s’est arrêté quand c’était le bon moment.
Pourquoi vous devriez les écouter maintenant
Silverchair n’a pas la reconnaissance internationale qu’ils méritent. Ils sont considérés comme un groupe australien majeur dans leur pays, mais restent relativement méconnus en Europe, surtout auprès des gens qui n’ont pas vécu les années 90 avec une antenne orientée vers la scène rock alternative.
Ce qu’ils ont fait en quinze ans d’existence est vertigineux : partir du grunge le plus brut enregistré par des adolescents, traverser le metal atmosphérique, l’art-rock symphonique, la pop sophistiquée, sans jamais perdre leur identité ni leur public. Très peu de groupes peuvent revendiquer une trajectoire aussi cohérente dans l’évolution et aussi radicale dans les changements.
Commencez par « Tomorrow ». Finissez par « Emotion Sickness ». Et entre les deux, laissez-vous surprendre par la distance parcourue.
