« Moulin Rouge » : Baz Luhrmann a tout cassé, et c’était exactement ce qu’il fallait faire

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Je ne sais pas dans quel état vous étiez quand vous avez vu « Moulin Rouge » pour la première fois, mais moi j’en suis sorti complètement désorienté, dans le bon sens du terme. Pas désorienté parce que le film était confus, mais parce qu’il venait de faire quelque chose que je n’avais pas vu venir : prendre des chansons que je connaissais par cœur et me les faire entendre comme si c’était la première fois.

C’est le tour de force central de Luhrmann, et il est plus difficile à réaliser qu’il n’y paraît.

Le cannibalisme musical comme forme d’art

Luhrmann n’a pas composé de chansons originales pour « Moulin Rouge », ou presque. Il a fait quelque chose de beaucoup plus risqué : il a pris le patrimoine pop des trente dernières années, il l’a démonté pièce par pièce, et il l’a recomposé en quelque chose de nouveau.

« Roxanne » de The Police devient un tango fiévreux et menaçant qui dit la jalousie et la possession mieux que n’importe quel dialogue. « Your Song » d’Elton John, une chanson que vous avez entendue des centaines de fois, retrouve une fraîcheur presque douloureuse dans la bouche d’Ewan McGregor parce que le contexte la réinvente complètement. Les medleys s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, des fragments de Madonna, de Nirvana, de David Bowie cousus ensemble dans une logique émotionnelle qui n’a rien à voir avec leur logique d’origine.

Ce procédé aurait pu être du pillage cheap. Il est du génie parce que Luhrmann sait exactement pourquoi il choisit chaque chanson, ce qu’elle porte dans la mémoire collective, et comment la tordre pour lui faire dire autre chose.

Nicole Kidman et Ewan McGregor, ou la surprise vocale

Ce qui m’avait frappé à l’époque, et qui me frappe encore, c’est à quel point les deux acteurs principaux portent la musique avec leurs voix. Nicole Kidman n’est pas connue comme chanteuse, et pourtant sa fragilité vocale colle parfaitement à Satine, cette femme qui vit dans le spectacle mais qui se désintègre à l’intérieur.

Ewan McGregor est la vraie surprise. Il chante avec une sincérité presque naïve qui est exactement ce que le personnage de Christian demande. Quand il reprend « Your Song » sur le toit au-dessus de Paris, il n’essaie pas de rivaliser avec Elton John, il essaie juste de dire quelque chose de vrai à quelqu’un qu’il aime. Et ça marche précisément parce que c’est imparfait.

Le chaos comme esthétique

Luhrmann appartient à cette catégorie rare de cinéastes qui utilisent l’excès comme langage. Tout dans « Moulin Rouge » est trop : trop coloré, trop rapide, trop bruyant, trop sentimental. Les coupes sont frénétiques, les décors sont surchargés, la caméra ne tient pas en place.

Et pourtant ça ne fatigue pas, ou du moins pas de la mauvaise façon. Parce que ce chaos est cohérent, il dit quelque chose sur l’état émotionnel des personnages, sur Paris fin de siècle comme capitale du désir et de l’illusion, sur la façon dont l’amour romantique déforme la perception de la réalité.

La musique est le ciment de tout ça. Dans un film aussi visuellement instable, elle est le seul fil conducteur, le seul élément qui donne une continuité émotionnelle à quelque chose qui devrait partir dans tous les sens.

Ce que « Moulin Rouge » a changé

On ne mesure pas toujours l’influence qu’a eue ce film sur ce qui a suivi. « Chicago » l’année suivante, « La La Land » quinze ans plus tard, toute une génération de comédies musicales au cinéma qui ont essayé de retrouver cette façon d’utiliser des chansons existantes pour construire une narration originale.

Peu y sont parvenus avec la même efficacité, parce que le truc de Luhrmann n’est pas reproductible à la légère. Il demande une connaissance encyclopédique de la musique populaire, un sens du montage hors norme, et une conviction totale dans l’excès comme parti pris artistique. Si vous doutez une seule seconde, tout s’effondre.

Luhrmann n’a pas douté. Et « Moulin Rouge » reste vingt ans après l’un des films musicaux les plus singuliers jamais réalisés.