« Alabama Monroe » : quand le bluegrass vous brise le cœur

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Il y a des films qui vous prennent par surprise. Pas parce qu’ils contiennent un twist inattendu ou une scène spectaculaire, mais parce que vous n’aviez pas prévu d’être aussi dévastés en sortant de là.

« Alabama Monroe » est de ceux-là.

Un film belge amoureux de l’Amérique profonde

Ce qui est déjà fascinant sur le papier, c’est le paradoxe du projet. Felix Van Groeningen est belge, son film se passe en Belgique, et pourtant il a choisi le bluegrass américain comme colonne vertébrale sonore de toute l’histoire. Pas comme accessoire exotique, pas comme curiosité folklorique, mais comme langue maternelle de ses personnages.

Didier est un musicien de bluegrass passionné, tatoué, bruyant, amoureux de la vie simple et de la musique traditionnelle américaine. Elise est une tatoueuse qui tombe amoureuse de lui et de son univers. Leur histoire commence comme une fête et finit comme quelque chose d’autre. Voilà pour le cadre.

Le film s’ouvre sur une scène de concert avec « Will the Circle Be Unbroken », un standard de gospel américain que tout le monde a entendu quelque part sans forcément savoir le nommer. Ce choix d’ouverture n’est pas anodin. Van Groeningen pose d’emblée sa question centrale : est-ce que le cercle peut rester unbroken quand la vie s’acharne à le briser ?

Le bluegrass comme seul langage possible

Ce qui m’a frappé dans ce film, c’est à quel point le choix du bluegrass est juste, presque chirurgical. Ce genre musical porte en lui quelque chose d’intrinsèquement mélancolique et de joyeux en même temps, cette capacité à célébrer la vie et à pleurer les morts dans la même chanson, parfois dans le même couplet. C’est exactement la tonalité du film.

Quand Elise et Didier apprennent que leur fille est gravement malade, Van Groeningen ne cherche pas à souligner la scène avec une musique larmoyante et convenue. Il laisse le bluegrass faire le travail, et c’est infiniment plus dévastateur. La chanson « The Broken Circle Breakdown », qui donne son titre original au film, parle de l’amour confronté à la douleur sans pouvoir rien y faire. Vous n’avez pas besoin qu’on vous explique le parallèle.

Johan Heldenbergh et Veerle Baetens, qui jouent Didier et Elise, ont tous deux appris à jouer et à chanter pour le film. Et ça change tout. Quand vous voyez Didier sur scène avec sa mandoline, vous ne regardez pas un acteur qui fait semblant de jouer. Vous regardez quelqu’un qui joue, et dont le jeu dit quelque chose sur qui il est.

Ce que ce film m’a appris sur la musique

« Alabama Monroe » m’a fait réfléchir à quelque chose que je n’avais pas vraiment formulé avant de le voir : la musique qu’on choisit d’aimer dit quelque chose de très précis sur la façon dont on veut traverser la vie.

Didier aurait pu écouter n’importe quoi. Il a choisi une musique née dans les Appalaches, transmise de génération en génération, qui parle de foi, de perte et de résilience avec une économie de moyens absolue. Ce n’est pas un hasard. Et quand cette musique se retrouve confrontée à quelque chose d’insurmontable, elle ne capitule pas, elle continue de jouer. Comme lui, jusqu’au bout.

Le film a représenté la Belgique aux Oscars en 2014 dans la catégorie meilleur film étranger. Je ne sais pas s’il a gagné, mais honnêtement peu importe. Ce genre de film ne se mesure pas à ses récompenses.

Si vous ne l’avez pas vu, prévoyez une soirée où vous avez le droit d’être un peu détruits. Et gardez « Will the Circle Be Unbroken » en tête longtemps après le générique. Vous allez l’entendre encore et encore dans votre tête, et vous comprendrez pourquoi Van Groeningen a tout construit autour d’elle.