FAUVE ≠ : cinq ans, 196 concerts, et quelque chose qu’on n’a jamais retrouvé ailleurs

FAUVE

Il y a des groupes qu’on écoute. Et puis il y a des groupes qui arrivent à un moment précis de votre vie et qui changent quelque chose dans la façon dont vous entendez la musique, dans la façon dont vous regardez le monde. FAUVE était de ceux-là. Et si vous n’avez pas vécu cette période entre 2011 et 2015 avec les oreilles branchées sur la scène musicale française indépendante, je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment vous expliquer ce que c’était. On peut essayer. Mais certaines choses se vivent.

J’ai eu la chance de les interviewer à l’époque, et cette rencontre reste une des plus marquantes que j’ai faites dans le cadre de ce site.

Des monologues sous la douche mis sur papier

FAUVE naît en 2010 à Paris, formé par des amis d’enfance qui ne cherchaient pas à faire carrière mais à « vider le trop-plein avec le moins de contraintes possibles ». Pas un groupe au sens traditionnel du terme, pas tout à fait un collectif non plus. Quelque chose entre les deux, qu’ils ont appelé FAUVE Corp, avec une vingtaine de membres selon les périodes, musiciens, vidéastes, graphistes, comédiens, qui gravitaient autour d’un noyau dur de cinq musiciens sur scène.

Ce qui les distingue immédiatement de tout ce qui existait alors dans la chanson française, c’est la forme. Pas vraiment du chant, pas vraiment du rap, pas vraiment du slam. Un spoken word ancré dans un rock acoustique qui porte des textes d’une brutalité et d’une tendresse simultanées. Des mots qui arrivent vite, qui ne se cherchent pas, qui disent des choses que tout le monde pense et que personne n’avait formulées comme ça.

Eux-mêmes définissaient leurs textes comme « des monologues sous la douche mis sur papier ». Ce n’était pas de la fausse modestie. C’était exactement ça, et c’est précisément ce qui touchait les gens. Pas de posture, pas de distance artistique, juste quelque chose de réel posé sur de la musique.

Comment un groupe devient un phénomène sans rien faire comme les autres

Fin 2011, FAUVE commence à poster des vidéos sur les réseaux sociaux. Pas des clips produits, des choses bricolées, qu’ils appellent eux-mêmes des « pâtisseries ». Des extraits, des fragments, des morceaux incomplets. « Kané », « Sainte-Anne », « Nuits Fauves » : ces vidéos commencent à circuler de façon organique, sans promotion, sans label, sans aucun des mécanismes habituels de l’industrie musicale.

En 2012, ils jouent à la Maroquinerie à Paris. Salle pleine. Puis à l’International. Salle pleine. Puis au Printemps de Bourges où ils remportent le prix iNOUïS. Tout ça avec une poignée de morceaux et sans le soutien d’une major, qu’ils refusent systématiquement malgré les propositions qui s’accumulent.

En mai 2013, l’EP « Blizzard » sort en autoproduit. Trois mille places pour leur premier concert au Bataclan vendues en trente-six heures. L’EP atteint la treizième place des charts français. Pour un projet indépendant qui refusait les codes de l’industrie, c’était proprement vertigineux.

« Le Blizzard » : la chanson qui dit tout

Si vous ne devez écouter qu’une chose pour comprendre ce qu’était FAUVE, c’est celle-là. « Le Blizzard » est une chanson sur la vingtaine, sur l’angoisse de ne pas savoir où on va, sur la vitesse à laquelle le temps passe pendant qu’on essaie de comprendre ce qu’on est censé faire de sa vie. Elle parle de quelque chose d’universel avec des mots qui semblent tellement personnels qu’on a l’impression qu’ils ont été écrits pour vous.

Ce paradoxe, cette capacité à être intimement personnel et universellement reconnaissable en même temps, c’est la marque de fabrique de FAUVE. Ils ne prétendaient pas parler au nom d’une génération. Ils parlaient d’eux-mêmes, de leurs amis, de leurs proches. Et toute une génération s’y est retrouvée.

« Vieux Frères » : deux parties, un monde

En février 2014, « Vieux Frères – Partie 1 » sort et se classe numéro deux en France. Numéro deux. Pour un groupe autoproduit qui refusait les majors et ne passait pas à la télévision. Ce chiffre dit quelque chose d’important sur ce que FAUVE avait réussi à construire uniquement par la force de sa musique et du bouche-à-oreille.

« Vieux Frères – Partie 2 » sort en février 2015. Le collectif tourne en France, en Belgique, en Suisse, au Québec. Ils jouent au Sziget à Budapest en août 2015, leur première scène dans un pays non-francophone. La trajectoire est ascendante, le succès est là, tout semble indiquer que ça va continuer.

Et puis le 8 septembre 2015, FAUVE annonce une pause de durée indéterminée.

196 concerts et puis plus rien

La raison officielle : l’épuisement. Deux ans de pression médiatique intense, de tournées, de sollicitations permanentes. Le collectif avait construit quelque chose qui les dépassait, et ils avaient besoin de s’arrêter. Leur dernier concert a lieu le 26 septembre 2015 au Bataclan, la salle où tout avait vraiment commencé deux ans plus tôt.

196 concerts en tout. Quatre disques. Et une empreinte dans la musique française indépendante qu’on mesure encore aujourd’hui à travers tous les groupes qui s’en sont réclamés ou qui s’en sont inspirés sans toujours le savoir.

Certains membres ont refait surface en 2019 sous le nom Magenta, dans un registre électronique complètement différent. D’autres sous le nom Autrans dès 2017. Mais FAUVE tel qu’il était n’a plus jamais existé, et c’est peut-être ce qui lui donne rétrospectivement ce caractère si particulier.

Pourquoi ça comptait et pourquoi ça compte encore

Ce qui me frappe quand j’écoute « Le Blizzard » ou « Kané » aujourd’hui, c’est que ces chansons n’ont pas vieilli. Pas parce qu’elles sont intemporelles au sens classique du terme, mais parce qu’elles parlent de quelque chose qui ne change pas : l’angoisse de traverser sa vie sans être sûr de faire les bons choix, l’amour des gens qu’on a depuis toujours, la vitesse à laquelle tout passe.

FAUVE a existé cinq ans, a joué 196 concerts, a refusé toutes les propositions des majors, et a laissé derrière lui une œuvre courte et dense qui a touché des centaines de milliers de personnes de façon très directe et très personnelle. Ceux qui l’ont vécu en temps réel savent exactement ce que c’était. Les autres peuvent encore le découvrir.

Et ça vaut vraiment la peine.