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Je vais être honnête : avant de voir « Chicago », j’avais un problème avec les comédies musicales à l’ancienne. Ce truc un peu théâtral où les personnages se mettent soudainement à chanter leurs émotions au lieu de les vivre, ça me sortait systématiquement du film. J’avais besoin que la musique soit ancrée dans la réalité de la scène, comme dans « Once » ou « Almost Famous », pas qu’elle tombe du ciel comme une convention acceptée.
« Chicago » a partiellement résolu ce problème, et de façon assez maligne.
Le dispositif qui change tout
Ce que Rob Marshall a compris, c’est qu’il fallait trouver un moyen de justifier les numéros musicaux sans trahir la logique du récit. Sa solution est élégante : toutes les séquences chantées et dansées se passent dans la tête de Roxie Hart. Ce sont ses fantasmes, ses projections, sa façon à elle de réinterpréter la réalité en spectacle de vaudeville.
Ce dispositif règle d’un coup le problème qui me bloque habituellement. Les personnages ne chantent pas dans la rue sans raison, ils chantent dans l’imaginaire d’une femme qui a grandi en rêvant de célébrité et qui voit sa vie comme une performance permanente. C’est narrativement cohérent, et ça donne à Marshall une liberté visuelle totale pour construire des numéros qui n’auraient aucun sens dans le monde réel mais qui en ont parfaitement dans celui de Roxie.
Kander et Ebb, ou l’art d’écrire des chansons qui font le travail narratif
John Kander et Fred Ebb avaient déjà signé « Cabaret » ensemble avant « Chicago ». Ces deux-là savent écrire des chansons qui font simultanément plusieurs choses : divertir, caractériser, faire avancer l’histoire, et dire quelque chose sur le monde dans lequel elles se déroulent.
« All That Jazz » ouvre le film comme une gifle, elle pose l’univers, le ton, l’époque en trois minutes chrono. « Cell Block Tango » est probablement la séquence la plus impressionnante du film, six femmes qui racontent chacune comment elles ont tué leur mari, avec une économie de moyens scénaristique et une efficacité musicale qui forcent l’admiration. Et « Roxie », le numéro narcissique par excellence, dit plus sur le personnage principal que n’importe quelle scène de dialogue.
Ce qui est fort chez Kander et Ebb, c’est que leurs chansons ne sont jamais de simples intermèdes. Elles sont le film.
Catherine Zeta-Jones et la question du casting
Le casting de « Chicago » est l’un des plus discutés de son époque, notamment Richard Gere dont les talents de chanteur et danseur avaient quelque chose de surprenant pour le grand public. Mais c’est Catherine Zeta-Jones qui m’a le plus impressionné. Son « All That Jazz » est d’une assurance absolue, une performance qui écrase tout ce qui vient après et qui installe immédiatement Velma Kelly comme le personnage le plus magnétique du film.
Renée Zellweger joue la partition inverse, Roxie est maladroite, naïve, transparente derrière sa façade de starlet en devenir, et Zellweger trouve exactement le bon degré d’ingénuité calculée pour rendre le personnage à la fois agaçant et attachant.
Ces deux femmes qui se détestent et ont besoin l’une de l’autre, c’est le vrai moteur du film, et la musique dit leur rivalité mieux que les scènes parlées.
Un hommage aux années 20 qui dit quelque chose des années 2000
« Chicago » se passe dans les années 20, en pleine prohibition, dans un monde où la célébrité commence à prendre le pas sur la justice, où un bon avocat et une bonne histoire valent mieux que la vérité. Le film est sorti en 2002, dans un contexte médiatique américain post-11 septembre où la culture du spectacle et de la manipulation de l’opinion publique était plus visible que jamais.
Ce n’est probablement pas un hasard si le film a autant résonné à ce moment précis. « Chicago » parle des années 20 avec les yeux du début des années 2000, et ce qu’il voit n’a pas beaucoup changé. La musique de jazz de Kander et Ebb, joyeuse et cynique en même temps, porte cette double lecture avec une légèreté qui rend le propos d’autant plus efficace.
Le film a remporté l’Oscar du meilleur film en 2003, ce qui reste une des décisions les plus justifiées de l’Académie dans les années 2000. Mais au-delà des récompenses, « Chicago » a réussi quelque chose de rare : relancer l’intérêt pour la comédie musicale au cinéma à une époque où le genre semblait définitivement ringard.
« La La Land » lui doit beaucoup. Et moi aussi, quelque part.
