Walking Disaster : ce que Deryck Whibley avait vraiment à raconter

walking disaster deryck whibley.jpg

Il y a des livres de musicien que tu ouvres par curiosité et que tu refermes en ayant changé d’avis sur l’artiste. Walking Disaster : My Life Through Heaven and Hell, l’autobiographie de Deryck Whibley, fondateur et chanteur de Sum 41, fait partie de ceux-là. Pour moi en tout cas.

Je te donne le contexte. J’ai vu Sum 41 sur scène au tout début de leur carrière, à l’époque du son punk pop mâché pour ados et des pitreries sur scène. Et honnêtement, je n’avais pas aimé. Le concert m’avait semblé bâclé, le groupe pas encore prêt pour la salle dans laquelle il jouait. J’étais reparti sans grande conviction. Puis les années ont passé, Sum 41 a évolué, et leur dernier album m’a complètement retourné. Un son plus mûr, plus habité. C’est ce disque qui m’a donné envie de lire ce que Deryck avait à dire sur son propre parcours.

Le livre sort au moment où Sum 41 vient tout juste de tirer sa révérence, quelques mois après Heaven :x: Hell, leur dernier album double, et une tournée d’adieu. Ce n’est pas un hasard de calendrier. Deryck écrit visiblement à un moment où il a besoin de faire le bilan, pas de vendre une suite.

Et ce parcours, il ne l’enjolive pas. Une enfance dans un milieu défavorisé, une famille qui déménage sans arrêt, un père qui quitte la maison sans un mot, l’alcool et la drogue qui s’installent tôt et qui ne partent plus vraiment pendant des années. Il évoque aussi des proches qui traversent des drames lourds, dont une amie atteinte du sida, et des zones plus sombres encore, notamment une relation toxique avec un mentor de l’industrie durant ses débuts, qu’il qualifie lui-même d’abusive. Le livre raconte tout ça sans filtre, avec une franchise qui ne cherche pas à se faire pardonner ni à impressionner. C’est un point de vue, le sien, et il faut le lire en gardant ça en tête. Mais c’est un point de vue assumé, et ça change tout.

Un détail qui m’a marqué en tant qu’ancien batteur et curieux de la mécanique d’un groupe : Deryck y règle une frustration qui dure depuis longtemps, celle d’avoir été trop souvent perçu comme le clown du band pendant que le mérite de l’écriture allait ailleurs. Il rappelle qu’il a été le principal compositeur de Sum 41 du début à la fin. C’est le genre de précision qui n’intéresse peut-être que les fans un peu obsessifs comme moi, mais elle en dit long sur ce que ce livre est vraiment : une tentative de reprendre le contrôle du récit après vingt ans à le laisser aux autres.

Ce que j’ai particulièrement aimé, en tant que fan de longue date, c’est la façon dont Deryck relie ses chansons à ce qu’il vivait au moment de les écrire. On apprend par exemple que The Hell Song, sortie sur Does This Look Infected?, parle d’un ami d’enfance qui avait contracté le VIH, et de la peur d’être lui-même contaminé. Ce genre de révélation change complètement la façon dont j’écoute un titre que je connaissais pourtant par cœur depuis des années. Il fait aussi un lien amusant entre Fat Lip, Still Waiting et We’re All to Blame, les trois premiers succès du groupe, tous écrits en dernier pour leurs albums respectifs, presque dans l’urgence. C’est le genre de détail qui parle directement à quelqu’un comme moi qui a toujours été plus intéressé par la mécanique derrière une chanson que par l’anecdote de tournée.

Ce que je retiens surtout, ce n’est pas la descente. C’est la sortie. Deryck raconte sa bascule vers une vie plus saine avec la même honnêteté que le reste, sans happy end forcé. Et il y a une décision dans le livre qui m’a marqué plus que les autres : mettre fin à Sum 41 au sommet de leur gloire, sans plan de rechange derrière. C’est le genre de choix qu’on admire plus facilement en le lisant après coup qu’au moment où il fallait le prendre.

Je vais être honnête avec vous, l’histoire du musicien sous l’emprise de son entourage ou de son propre succès, on l’a lue cent fois. Le genre commence à tourner en formule, et Walking Disaster n’échappe pas totalement à certains passages obligés du récit de rock star qui a tout traversé. Ce qui le sauve de ce piège, c’est que Deryck est encore là pour la raconter, en pleine possession de ses moyens, et que la fin n’a rien de tragique. Dans un genre où trop d’histoires se terminent mal, celle-ci choisit d’exister après la chute plutôt que de s’y arrêter. Ça suffit à en faire une lecture qui vaut le détour.