
Je vais commencer par avouer quelque chose : je suis retourné voir « La La Land » sept fois au cinéma. Sept. Et une huitième fois en ciné-concert, avec un orchestre live qui jouait la partition de Justin Hurwitz en direct pendant la projection.
Je ne suis pas quelqu’un qui revoit les films en salle normalement. Ça m’arrive, mais rarement plus d’une ou deux fois pour les œuvres qui me marquent vraiment. Alors sept fois, ça mérite une explication. Même pour moi.
Ce que Chazelle a compris que les autres n’ont pas
« La La Land » est sorti fin 2016 dans un contexte particulier : personne ne croyait vraiment qu’une comédie musicale originale pouvait marcher au cinéma en 2016. Le genre était considéré comme épuisé, nostalgique au mauvais sens du terme, réservé aux adaptations de Broadway bankables. Chazelle a ignoré tout ça et a fait exactement le film qu’il voulait faire.
Ce qui le distingue de tous les films musicaux qui lui ont servi de références, des comédies musicales de Minnelli aux Parapluies de Cherbourg de Demy, c’est qu’il ne cherche pas à reproduire une formule. Il l’utilise comme un langage pour raconter quelque chose de très contemporain : ce que ça coûte vraiment de choisir sa passion plutôt que le confort, et ce qu’on laisse derrière soi quand on fait ce choix.
Mia et Sebastian ne sont pas des personnages de conte de fées. Ce sont deux obsessionnels qui s’aiment sincèrement mais qui sont peut-être trop pareils pour durer. Et la musique ne cache pas cette tension, elle la révèle.
Justin Hurwitz et la mélodie qui ne vous quitte plus
Je défie quiconque d’entendre le thème de « City of Stars » une seule fois et de ne pas se le retrouver dans la tête trois jours plus tard. Hurwitz a composé quelque chose d’apparemment simple, une valse mélancolique jouée au piano, qui fonctionne comme une réminiscence avant même que vous ayez quelque chose à vous remémorer. Elle sonne comme un souvenir dès la première écoute.
C’est un tour de force assez rare. La musique du film ne commente pas l’histoire de Mia et Sebastian, elle anticipe leur nostalgie. Vous ressentez la perte avant qu’elle arrive, et c’est pour ça que la fin vous dévaste même si vous savez ce qui va se passer.
« Audition (The Fools Who Dream) » est l’autre sommet de la partition. Emma Stone la chante dans une seule prise longue, face caméra, et c’est une des séquences les plus courageuses du film. Chazelle vous demande de rester assis en silence pendant qu’une actrice vous expose quelque chose d’intime sur ce que signifie choisir une vie artistique. Pas de coupe de secours, pas de montage dynamique. Juste elle, la lumière, et cette chanson.
La séquence d’ouverture et ce qu’elle promet
« Another Day of Sun » sur l’autoroute de Los Angeles, avec des dizaines de figurants qui dansent sur des voitures à l’arrêt sous un soleil aveuglant, filmé en plan séquence. C’est une des ouvertures les plus audacieuses du cinéma récent, et elle pose immédiatement les règles du jeu : ce film va être grand, généreux, légèrement déraisonnable, et il va tout vous donner dès la première minute.
Ce que j’ai compris en la revoyant plusieurs fois, c’est qu’elle fonctionne aussi comme une fausse promesse délibérée. Cette explosion de couleurs et d’énergie collective au début n’a plus rien à voir avec l’endroit où le film vous emmène ensuite. C’est voulu. Chazelle vous montre le rêve en grand format pour mieux vous faire sentir ce qu’il en reste à la fin.
Le ciné-concert, ou comment entendre le film autrement
La huitième fois, c’était en ciné-concert. Je savais déjà le film par cœur, chaque réplique, chaque coupure, chaque regard. Et pourtant entendre l’orchestre jouer en direct pendant la projection a complètement changé l’expérience.
Ce que j’ai réalisé ce soir-là, c’est à quel point la partition de Hurwitz est construite comme de la vraie musique de concert, pas comme une musique fonctionnelle au service des images. Elle existe indépendamment du film, avec sa propre architecture, ses propres développements thématiques. Le ciné-concert ne trahit pas l’œuvre originale, il en révèle une couche qu’on ne perçoit pas forcément quand la musique est noyée dans le mixage sonore d’une salle normale.
Si vous avez l’occasion d’assister à une projection de ce type, ne la ratez pas.
Pourquoi sept fois
Je n’ai pas une réponse rationnelle à ça. Ce que je sais, c’est que « La La Land » est un de ces rares films qui me fait ressentir quelque chose de différent à chaque visionnage selon l’endroit où j’en suis dans ma propre vie. Parfois c’est l’histoire d’amour qui me touche le plus. Parfois c’est la question du compromis artistique. Parfois c’est juste « City of Stars » au piano et la façon dont Gosling la joue comme si personne ne regardait.
L’article original que j’avais écrit sur ce film se terminait par « assurez-vous de le voir au moins une fois ». Je vais corriger ça : assurez-vous de le voir. Et si vous en ressortez comme moi, vous trouverez vous-même combien de fois il faut y retourner.
