
Je vis à Montréal depuis 2017, et en presque dix ans, je n’ai pas souvenir d’avoir vu autant d’excitation autour d’un groupe québécois. Pas depuis Bleu Jeans Bleu en tout cas, et encore, la comparaison s’arrête là parce que ce que fait Angine de Poitrine n’a vraiment rien à voir avec quoi que ce soit d’autre. Leur deuxième album, « Vol. II », vient de sortir le 3 avril 2026. Si vous ne les connaissez pas encore, c’est le moment de comprendre pourquoi tout le monde en parle.
D’abord, c’est quoi Angine de Poitrine ?
Deux frères du Saguenay, dans la région du Lac-Saint-Jean. Ils se produisent sous les pseudonymes de Khn de Poitrine à la guitare microtonale et Klek de Poitrine à la batterie. Ils portent des masques en papier mâché surdimensionnés et des costumes qui tiennent à la fois de l’art performance et de la blague complètement assumée. Ils jouent ensemble depuis l’âge de 13 ans. Ils refusent de signer avec un label. Ils se décrivent eux-mêmes comme un « Orchestre Mantra-Rock Dada Pythago-Cubiste ».
Oui, c’est beaucoup d’un coup.
Mais voilà ce qui compte : derrière l’esthétique délibérément absurde et les pseudonymes loufoques, il y a une musique d’une précision et d’une originalité qui justifie entièrement le buzz. Ce n’est pas un gimmick avec un peu de musique par-dessus. C’est de la grande musique avec un concept visuel qui lui correspond parfaitement. Exactement comme Daft Punk avec leurs casques de robots : l’anonymat ne distrait pas de la musique, il en fait partie.
La guitare microtonale, ou comment jouer des notes qui n’existent pas
Pour comprendre ce qui les rend si uniques soniquement, il faut parler de microtonalité. Sur une guitare standard, chaque octave est divisée en 12 notes. C’est le système que vous connaissez, le do ré mi fa sol la si do. Khn de Poitrine joue sur une guitare dont le manche est équipé de frettes très rapprochées qui divisent chaque octave en 24 notes. Ce qui signifie qu’il joue des micro-intervalles situés entre les notes de la musique occidentale traditionnelle, des sons qui n’existent pas sur un piano, qui n’existent pas sur une guitare standard.
Le résultat est immédiatement reconnaissable et difficile à comparer à quoi que ce soit d’existant. Ça sonne à la fois familier et complètement alien. Comme si du rock expérimental avait été composé par quelqu’un qui n’avait jamais entendu de rock mais qui avait lu tous les livres dessus.
Comment ils ont conquis le monde depuis Chicoutimi
En février 2026, une vidéo de leur session pour la radio américaine KEXP, enregistrée aux Trans Musicales de Rennes en décembre 2025, commence à circuler massivement en ligne. En quelques semaines, elle dépasse les 4 millions de vues sur YouTube, ce qui en fait une des vidéos les plus virales de l’histoire de la station. Pour mettre ça en perspective : KEXP est une des radios les plus respectées au monde pour la découverte musicale. Des milliers de groupes y ont joué. Très peu ont atteint ce niveau de diffusion.
Leur passage à Tout le monde en parle en mars 2026, où ils ont répondu aux questions de Guy A. Lepage dans leur langue inventée, a achevé de les transformer en phénomène culturel québécois. La tournée française a affiché complet, plusieurs concerts à New York se sont vendus en quelques minutes. Tout ça sans label, sans machine promotionnelle.
« Vol. II » : ce que l’album fait
Six morceaux, trente-six minutes. Pas de paroles, ou presque. Pas de singles calibrés radio. Juste de la musique instrumentale qui prend des risques à chaque mesure.
« Fabienk » ouvre l’album sur une boucle de guitare microtonale qui se répète, se dédouble et se transforme progressivement, comme si vous regardiez quelque chose pousser en accéléré. « Mata Zyklek » monte d’un cran, plus abrasif, plus urgent. « Sarniezz » respire un peu différemment, plus mélodique, avant que la deuxième moitié de l’album ne s’installe dans une forme d’obsession rythmique qui ne vous lâche plus.
Ce qui est remarquable, c’est que cet album réussit quelque chose que peu de musiques expérimentales arrivent à faire : être techniquement complexe et physiquement accessible en même temps. Vous n’avez pas besoin de connaître la microtonalité ou le math-rock pour ressentir ce que la musique vous fait. Vous pouvez juste vous laisser emporter. Pitchfork leur a donné un 8.0, le New York Times a parlé de « musique de précision et d’agilité, d’une énergie maniaque contagieuse », Exclaim! un 10/10. Pour un duo instrumental du Saguenay qui refuse les labels et joue des notes qui n’existent pas, c’est une trajectoire assez vertigineuse.
Pourquoi ça résonne autant
Je pense souvent à ce que Daft Punk avait réussi à faire avec l’anonymat : forcer l’attention sur la musique plutôt que sur les personnes. Angine de Poitrine fait la même chose avec leurs masques et leur langue inventée. Quand vous ne pouvez pas vous concentrer sur qui ils sont, vous êtes obligé de vous concentrer sur ce qu’ils font. Et ce qu’ils font est suffisamment fort pour tenir largement cette attention.
Le Québec produit régulièrement des artistes capables de conquérir le monde avec quelque chose d’entièrement singulier. Angine de Poitrine est en train de le prouver une fois de plus, depuis Chicoutimi, avec des notes qui n’existent pas et des masques en papier mâché.
